Tweetez citoyens

Le 28 septembre 2011

Monde numérique, monde d'informations, mais monde doué de raison(s). Autant la solliciter donc. Pour OWNI, le philosophe Jean-Paul Jouary s'arrête sur nos accélérations. Pour penser ce monde-ci. Chronique.

Écouter et lire les informations quotidiennes peut désespérer quiconque s’efforce de raisonner avec un souci minimum d’universalité. Anecdotes, faits divers, massacres, révoltes, sondages d’intention de vote, désastres financiers… Chaque nouvelle chasse l’autre, tout est mis sur le même plan ou, pour reprendre les mots du philosophe allemand Peter Sloterdijk dans sa Critique de la raison cynique:

Pour la conscience qui se laisse informer de toutes parts, tout devient problématique et tout devient égal

La philosophie se niche dans les remous de l’actualité

En y regardant de plus près cependant, cette juxtaposition d’informations hétéroclites pourrait bien dévoiler quelques questions philosophiques essentielles. Par exemple : si quelques personnes en quête de financements suffisent à détruire de la valeur pour des millions d’êtres, n’est-ce pas parce qu’Aristote avait raison de distinguer deux usages contraires de la monnaie ?

Ou encore : prétendre préfigurer l’avenir d’un peuple en sondant ses intentions présentes, n’est-ce pas feindre d’ignorer que, pour les humains, toute idée du futur entraîne une modification du comportement présent donc de ses conséquences à venir ? Et puis encore : si le sort des citoyens dépend de celui de telle ou telle personnalité individuelle, cela ne signifie-t-il pas que, fondamentalement, ce que l’on appelle pompeusement la « démocratie représentative » recouvre en réalité une monarchie élective ?

Et enfin : si le sort de peuples entiers est soumis à ceux qui d’en haut font circuler l’argent, font soumettre les consciences à une certaine image de l’avenir et font pleuvoir les décisions sans recours possible entre deux élections, alors les diverses formes d’indignation collective qui surgissent un peu partout, avec ou sans tentes plantées sur les places publiques, posent en termes neufs la plus élevée des questions politiques possibles : oui ou non les citoyens peuvent-ils reprendre à la fois la parole, l’initiative et le pouvoir ?

Derrière le printemps arabe

Si tel était le cas, on devrait alors en déduire qu’en dehors des périodes précieuses et rares où le peuple revendique activement sa propre direction, c’est sa propre passivité qui confère force et durée à sa domination économique, politique et idéologique. C’est le sens de la métaphore que Michel Foucault plaçait au cœur de sa théorie du pouvoir : si l’eau tombe toujours vers le bas sous l’effet de la gravitation, la même eau contredit cette force en montant par capillarité dans les fibres d’un tissu ou d’un papier. C’est la face cachée de tous les pouvoirs en société :

Pour qu’il y ait mouvement de haut en bas, il faut qu’il y ait en même temps une capillarité de bas en haut.

Et si, derrière la banderole tunisienne où l’on avait écrit sommairement « dégage ! », se cachait l’émergence d’une aspiration plusieurs fois séculaire et prometteuse d’un bouleversement de l’idée même de politique ? De fait, les divers mouvements d’ « indignés » de ces derniers mois n’ont pu secouer le pouvoir d’en haut qu’en faisant circuler la parole en bas, notamment grâce à un usage inédit des réseaux sociaux.

Que l’on reprenne une à une les infos qui ont tourné en boucle durant toute cette période : on y trouvera autant de manifestations de cette contradiction universelle. Ce sont toutes ces facettes que je me propose d’explorer semaine après semaine d’un point de vue philosophique, certes pas pour en délivrer une sorte de Vérité à recueillir, mais pour proposer chaque fois quelques propositions à examiner et discuter ensemble.

N.B : Un mot sur un livre, “Zones grises. Quand les États perdent le contrôle” par Gaïdz Minassian, aux éditions Autrement. L’auteur interroge en profondeur le sens de ces zones où par l’action de mafias ou en raison d’un abandon des services publics, la loi ne fonctionne plus, et il se demande si cela ne révèle pas le dépassement irréversible de toute idée étatiste d’une réglementation sociale du haut vers le bas. Une lecture stimulante.


Illustration: Marion Boucharlat pour Owni
Photos et illustrations via Flickr : Essence of a Dream [cc-by-nc]

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  • Pierre-Paul le 28 septembre 2011 - 21:12 Signaler un abus - Permalink

    Une étude très intéressante.
    J’attends avec impatience le résultat.

    Merci à toi Jouary.

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  • Alcuinn le 28 septembre 2011 - 22:17 Signaler un abus - Permalink

    Ça m’a l’air alléchant, j’attends la suite avec impatience !

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  • an391 le 29 septembre 2011 - 9:22 Signaler un abus - Permalink
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  • an391 le 29 septembre 2011 - 9:34 Signaler un abus - Permalink

    Les tweetos croient qu’ils sont dans l’important, devant, avant garde !
    Alzheimer de la civilisation industrielle plutôt, hélas

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  • an391 le 29 septembre 2011 - 9:44 Signaler un abus - Permalink

    L’éblouissement scatologique du sacré qui doit être la virgule pointilliste culminante de tout fête qui se respecte sera, de même que dans le passé, exprimé par le rite sacrificiel de l’archétype. De même qu’au temps de Léonard on procédait à l’éventrement du dragon des blessures duquel émergeaint des fleurs de lys, aujourd’hui on devra procéder à l’éventrement des machines cybernétiques les plus perfectionnées, les plus complexes, les plus coûteuses, les plus ruineuses pour la communauté. Elles seront sacrifiées pour le seul bon plaisir et divertissement des princes, recocufiant ainsi la mission sociale de ces formidables machines qui par leur pouvoir d’information instantanées et prodigieuses n’auront servi qu’à procurer un orgasme mondain et passager et à peine intellectuel à tous ceux venus se brûler à la flamme glaciale des feux de diamants cocufieurs de la fête supracybernétique.

    S Dali (journal d’un génie)

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  • ledruide le 29 septembre 2011 - 15:59 Signaler un abus - Permalink

    La démocratie est devenue le déguisement de la ploutocratie … vivement la révolte!

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