Les sondages écrivent notre futur politique

Le 24 octobre 2011

Les sondages d'intention de vote contribuent à modifier le résultat d'une élection. Finalement, nous ne votons plus selon nos idées mais selon ce qui est annoncé comme découlant des choix dictés par nos convictions. Une nouvelle chronique Jean-Paul Jouary.

La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être.
- Marcel Proust

Revenons sur l’idée à laquelle nous étions parvenus dans la chronique précédente : alors que la parole vivante peut engendrer des créations historiques comme certains peuples l’ont prouvé au cours de cette année, les sondages sur les intentions de vote induisent des comportements d’adaptation à un avenir déjà écrit et enferment dans les logiques présentes. Ils ne sont cependant pas vécus comme tels.

Que le citoyen soit hésitant ou bien déjà décidé, il recevra les sondages comme un futur déjà écrit et ne pourra alors que s’interroger sur ce qu’il peut faire pour garantir ou empêcher ce futur. Dès lors, ce n’est plus son opinion ou ses engagements qui seront son critère de choix, mais une certaine idée de l’efficacité qui risque fort de l’inviter dans certains cas à rechercher à peser contre ce qu’il ressent comme la pire des perspectives, et dans d’autres cas à se réjouir de la configuration finale mais à rechercher le signe qu’il pourrait envoyer au premier tour à l’adresse du futur vainqueur. Un certain 21 avril encore tout proche, la certitude répétée que la gauche serait opposée à la droite au second tour, alimentée pendant deux ans par les sondages, éleva la présence de Lionel Jospin à ce second tour au rang de certitude absolue. Un futur nécessaire. Dès lors chacun se sentit en droit, au premier tour, de lui envoyer un message d’exigence de gauche et de mécontentements divers. Dès lors, ce présent engendra un futur modifié, et le cauchemar de Le Pen au second tour.

Jamais sondages d’opinion ne manifestèrent avant autant d’évidences leur capacité non à prévoir l’avenir, mais à le modifier à la façon des prévisions de trafic automobile de « bison futé », que nous évoquions dans notre précédente chronique. Et cette leçon a inspiré les sondages de la campagne présidentielle de 2012. Passons sur tous ceux qui prévoyaient une victoire de DSK, finalement écarté de l’élection dans les conditions que l’on sait. Ils rappelèrent les centaines d’enquêtes qui mesurèrent en 1995 le rapport Balladur / Delors au second tour d’une présidentielle où aucun des deux ne figura.

Cette fois, tout commence vraiment au mois de mars 2011 : deux sondages aux méthodes farfelues placent Marine Le Pen en tête des intentions de vote. Effroi : à droite comme à gauche, l’idée d’un nouveau 21 avril commence à dissuader de voter pour un candidat autre que le Président sortant ou le candidat socialiste. Du coup, les enquêtes suivantes consacrent cette bi-polarisation et découragent bien des autres candidats de se présenter.

On sait désormais qu’entre les intentions de vote et ce que sera réellement le vote, deux candidats seulement bénéficieront d’un réflexe de vote efficace au détriment de tous les autres. Et tant pis pour les convictions profondes des citoyens. Même pour se déterminer lors des « primaires » socialistes, chacun se demande avant tout qui serait le mieux placé pour figurer et l’emporter au second tour. Cela ne suffit pas : malgré l’absence d’échantillon crédible, malgré l’inconnue de la participation à ce scrutin sans précédent, les sondages d’intention de vote vont dès ce niveau pré-figurer qui peut accéder au second tour de la primaire elle-même, et induire la recherche du vote efficace.

Allons plus loin : puisque les sondages d’intention de vote contribuent en fait à les façonner, les divers scrutins finissent soit par leur donner raison, soit par leur donner tort parce que tel était le but recherché. Comme « bison futé » paraît avoir tort lorsque, à l’heure annoncée comme devant être celle des embouteillages, la circulation est finalement fluide : la prévision est démentie parce qu’elle a modifié les comportements des automobilistes dans le sens voulu.

Malgré l’absence d’échantillon crédible, malgré l’inconnue de la participation à ce scrutin sans précédent, les sondages d’intention de vote vont dès ce niveau pré-figurer qui peut accéder au second tour de la primaire elle-même, et induire la recherche du vote efficace.

Je ne choisis plus le moment de mon départ en vacances selon mon désir, mais selon ce que l’on m’annonce comme futur découlant des choix qui découlent de mon désir. En matière d’élection, je ne choisis plus mon vote selon mes idées, mais selon ce que l’on m’annonce comme futur découlant des choix dictés par mes convictions. Je dois abandonner mon être au profit d’une foule extérieure à moi dont je dois ou ne dois par faire partie. Comme l’écrivait déjà Marcel Proust dans Sodome et Gomorrhe à propos de la politique en France, « La question n’est pas, comme pour Hamlet, d’être ou de ne pas être, mais d’en être ou de ne pas en être ».

Mais cette question en amène aussitôt une autre : comment les citoyens ont-ils pu être conduits à concevoir la politique, non plus comme une libre participation à un avenir commun, mais comme le transfert de leur souveraineté à une ou plusieurs personnes providentielles ? Si la démocratie suppose bien sûr le suffrage universel, le suffrage universel suffit-il à assurer la démocratie ? Cette interrogation a vingt six siècles, parce qu’elle est aussi ancienne que l’idée même de démocratie. Il faudra donc y revenir dans la prochaine chronique.

NB : A lire, si ce n’est fait, Le pari mélancolique, du regretté philosophe Daniel Bensaïd, publié aux éditions Fayard, pour sa façon d’articuler l’espace et le temps du politique, à l’aide de Pascal, Marx et Mallarmé. Une œuvre qui invite à s’expliquer avec la politique, en tant qu’ « elle a toujours affaire à l’obscurité et au péril des lendemains ».


Photo via Flickr par Paternité Sarai | Fotography et illustration de Marion Boucharlat pour Owni /-)

Essayiste, Jean-Paul Jouary chronique avec philosophie une présidentielle pleine de philosophie. Retrouvez ses billets sur OWNI.fr.

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  • Birobidjan le 24 octobre 2011 - 12:53 Signaler un abus - Permalink

    Très intéressante réflexion, qui me rappelle un excellent ouvrage de Luciano Canfora sur la démocratie. J’aime bien l’analogie avec Bison Futé…
    Tiens, mon candidat “fait” 5% dans les sondages et porte un prénom composé… Mais je ne fais pas partie des sondés…

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  • Guillaume le 24 octobre 2011 - 13:22 Signaler un abus - Permalink

    C’est marrant l’url elle finit par ps

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  • Gobin le 24 octobre 2011 - 17:36 Signaler un abus - Permalink

    Je suis d’accord avec cette approche. “vu à la télé”, prévision de “bison futé”, “sondages” sont des “formatages” de la pensée. Je le constate avec mes amis. Il n’y a plus de vraie pensée individuelle mais il y a pensée de groupe. Je pense que cela est du à la vitesse de propagation de l’information et la vitesse que l’on veut donner pour affirmer sa pensée.
    C’est relax de prendre “un train en route” et surtout ce n’est pas confortable de se sentir exposé aux interrogations de ses amis car il faut ou faudra démontrer ce que l’on avance. Donc recherches, essais de boucler une idée jusqu’aux moindres détails. La démarche devient trop intellectuelle et rebute. De plus les “situations” aujourd’hui sont complexes OGM, énergie nucléaire ou renouvelable, l’€uro, le fonctionnement des banques, etc… cette nécessaire démarche intellectuelle est douloureuse pour beaucoup alors qu’il est si facile de se dire qu’on est dans le camp A,B,ou C, en se servant tranquillement dans les resultats de sondages et les idées toutes faites comme “rouler au diesel parce que c’est économique”.

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  • Jean-no le 24 octobre 2011 - 22:58 Signaler un abus - Permalink

    Il y a une part d’investissement dans le vote… Comme dans de nombreuses matières : qui ira acheter un matériel super mais condamné à disparaître (le laserdisc,…) ? Du coup nous sommes irrésistiblement attentifs à la question de savoir si tel ou tel vote est viable, car personne ne voterait pour le meilleur candidat du monde en sachant être le seul à voter pour lui.
    Reste à savoir comment sont faits les sondages exactement. On m’a dit par exemple que les instituts de sondages s’interdisaient de proposer aux sondés des hypothèses qui ne seraient pas validées par le passé ou par d’autres sondages. Par exemple on ne demande pas aux gens si au second tour ils voteraient Mélenchon contre Joly ou Joly contre Nihous, parce qu’aucun sondage ne les fait passer au second tour… Or si l’on accepte le fait que les sondages sont une partie de nos éléments de réflexion, il serait normal que ceux-ci nous soient livrés avec un maximum de potentialités différentes.

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  • Charles le 25 octobre 2011 - 1:03 Signaler un abus - Permalink

    Je crois que vous avez tord en écrivant ceci:
    “Si la démocratie suppose bien sûr le suffrage universel, le suffrage universel suffit-il à assurer la démocratie ? Cette interrogation a vingt six siècles, parce qu’elle est aussi ancienne que l’idée même de démocratie.”

    Je ne suis pas un expert, mais la démocratie grec n’avait pas comme fondement l’élection mais le tirage au sort (bien plus démocratique et bien moins élitiste). Cette interrogation ne date donc que de nos révolution occidentale française, anglaise, et américaine. Révolution qui au passage ne cherchaient pas au départ une démocratie mais une oligarchie éclairer qui gouverne pour le bien du peuple. Ce n’est que par déformation que l’on a finit par appeler ça “démocratie”.

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  • René de Sévérac le 25 octobre 2011 - 9:25 Signaler un abus - Permalink

    “Je ne choisis plus [...] selon mon désir, mais selon ce que l’on m’annonce comme [...] découl(ant) de mon désir”. On aurait aisément pensé au “désir des autres” (de ma classe).
    C’est ce que dit René Girard en parlant du “désir mimétique”.

    Au fond, le but de la Super Classe Mondialisée est presque achevé : d’où l’intérêt porté par Madame la Présidente du Medef de voler au secours de l’UMPS;
    Et éviter la mise en oeuvre d’un programme révolutionnaire. (Mon propos ne vise pas Mélanchon !)

    Cher Jean-Paul, j’ai appris que vous quittâtes le PCF en 2000. Cela me parait un peu tardif !

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  • Michel Gaillard le 25 octobre 2011 - 15:20 Signaler un abus - Permalink

    1. La question de pouvoir voter pour ses idées me semble essentielle (qu’est-ce qu’une démocratie, en effet, si l’électeur ne peut plus s’exprimer individuellement?). Mais elle implique le concept de proportionnalité dans la réponse. Sans proportionnalité, c’est encore — au mieux — le besoin du vote “utile” qui prédominera dans toute élection (mais le vote utile est-il utile s’il ne nous représente pas?); au pire c’est le vote blanc ou le non-vote… Mais peut-on concevoir la proportionnalité dans une élection présidentielle ?

    2. La seconde question (celle de la représentativité des élus) montre que la démocratie génère son exact contraire: une “élite” seule “digne” de gouverner les citoyens. Que dire actuellement d’une démocratie qui amène régulièrement une aristocratie, oligarchie, ploutocratie ou monarchie quinquennale?
    Plus désespérant : que dire si elle amène une élite religieuse choisie démocratiquement!

    Très intéressante chronique !

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  • GPL le 28 octobre 2011 - 12:57 Signaler un abus - Permalink

    Et les couleurs peuvent-elles en dire long sur les hommes et leurs idées ? Un concept à découvrir ici : http://www.istaota.fr/ista3/galeries/couleurs-politiques/index.php

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  • Benjamin le 30 octobre 2011 - 16:59 Signaler un abus - Permalink

    Hughes Canevaze DG d’OpinionWay apporte des réponses intéressantes sur la problématique des sondages notamment sur les sondages politiques
    Notamment sur le fait que les sondages formatent la pensée intellectuelle et plus particulièrement le verbatim “Les sondages influent sur mes amis mais pas moi”

    http://bouquins-de-com.fr/2011/10/la-guerre-des-sondages-par-hugues-cazenave/

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  • Dom le 6 novembre 2011 - 16:57 Signaler un abus - Permalink

    Oui les instituts de sondage sont parmi les plus puissants instruments du pouvoir et tous détenus par des groupes au service du libéralisme, l’idéologie dominante et victorieuse actuellement qui à réussi à s’imposer partout en faisant croire qu’elle n’en est pas une et que tout ce qui se passe actuellement s’est produit naturellement.

    « Push test » : une coproduction OpinionWay-Le Figaro-AFP-Elysée
    http://blog.mondediplo.net/2011-11-03-Push-test-une-coproduction-OpinionWay-Le-Figaro

    et d’autres analyses ici :

    L’Observatoire des sondages
    http://www.observatoire-des-sondages.org/

    Acrimed – Sondages
    http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=sondages

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  • Dom le 8 novembre 2011 - 2:03 Signaler un abus - Permalink

    Tiens mon commentaire d’hier n’est pas passé, pour quelle raison ?

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  • OPHNI by loichay - Pearltrees le 12 décembre 2011 - 17:40

    [...] Les sondages écrivent notre futur politique Que le citoyen soit hésitant ou bien déjà décidé, il recevra les sondages comme un futur déjà écrit et ne pourra alors que s’interroger sur ce qu’il peut faire pour garantir ou empêcher ce futur. Dès lors, ce n’est plus son opinion ou ses engagements qui seront son critère de choix, mais une certaine idée de l’efficacité qui risque fort de l’inviter dans certains cas à rechercher à peser contre ce qu’il ressent comme la pire des perspectives, et dans d’autres cas à se réjouir de la configuration finale mais à rechercher le signe qu’il pourrait envoyer au premier tour à l’adresse du futur vainqueur. Un certain 21 avril encore tout proche, la certitude répétée que la gauche serait opposée à la droite au second tour, alimentée pendant deux ans par les sondages, éleva la présence de Lionel Jospin à ce second tour au rang de certitude absolue. Un futur nécessaire. [...]

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