Des hackers séduits par le Pentagone

Le 6 avril 2012

L'agence de recherche et développement du Pentagone donne des subventions à des projets issus de la communauté des hackers, ces adeptes de la bidouille créative. Mitch Altman, figure respectée du milieu, vient d'annoncer publiquement son désaccord. Un petit pavé dans la mare qui oblige la communauté à se positionner, entre considérations morales, financières et patriotiques.

Petit coup de tonnerre dans la communauté hackers/makers, ces adeptes de la bidouille créative : Mitch Altman, gourou respecté du DIY (Do it yourself, fais-le toi-même), co-fondateur du hackerspace de San Francisco Noisebridge, a déclaré publiquement sur la mailing list de hackerspaces.org qu’il ne participerait pas au Maker Faire, LE raout annuel des makers qui avait rassemblé 100 000 personnes lors de sa dernière édition en Californie.

En cause, ce qu’il considère comme une compromission de Maker Faire avec la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa), l’agence de recherche et développement du Pentagone :

C’est officiel. Je suis très attristé de ne pas pouvoir aider cette année Maker Faire après qu’ils ont postulé et obtenu une bourse de la Darpa. J’attends avec impatience de travailler et m’amuser de nouveau à Maker Faire, dès qu’ils ne collaboreront plus avec la Darpa.

Hacker qui bat

Hacker qui bat

Mitch Altman, 55ans, prince des hackers au beau visage serein, est de passage en France. Après des rencontres à Rennes, la ...

Cette bourse concerne un programme éducatif de la Darpa baptisé Mentor (Manufacturing Experimentation and Outreach) visant à la création de nouveaux outils de design et de pratiques collaboratives de fabrication à destination des étudiants. Il s’inscrit dans un projet plus global, Adaptive Vehicle Make, dont le but est de “révolutionner la façon dont les systèmes de défense et les véhicules sont conçus.”

Dans le même temps, Jerry Isdale, membre du hackerspace hawaien Mauimakers annonçait avec joie que le hacker space program, un projet international d’exploration de l’espace, avait été retenu par la Darpa pour négocier un contrat. Cash, dans tous les sens du terme :

Ceux qui veulent descendre en flamme le fait de recevoir de l’argent du gouvernement peuvent le faire.  On ne vous donnera pas d’argent.

Deux annonces qui ont suscité des réactions, entre autres sur la mailing list, symptomatiques du lien ambigu que la communauté entretient avec la prestigieuse Darpa, entre considérations morales, financières et patriotiques. Et au-delà sur le degré de politisation. Pour Mathilde Berchon, qui s’est immergée plusieurs mois dans la communauté des makers1 de San Francisco :

Le débat montre le clivage entre les vrais hackers, plus politisés, militants, certains sont même anarchistes, et l’essentiel des troupes, qui se reconnait davantage dans la communauté maker. Le type-même, c’est le bon père de famille qui bricole dans son garage en buvant de la bière, qui aime son pays et veut le défendre, sans être un gros lourd patriote. Avec cette bourse, Make prend le risque de se couper de la frange la plus radicale.

In fine, ce pavé dans la mare qui oblige tout le monde à prendre position redessinerait une ligne de clivage qui tend à s’effacer entre hackers plus subversifs et makers davantage dans le rang.

Botter en touche

Dale Dougherty, figure non moins emblématique de la communauté, co-fondateur de l’éditeur de manuels de programmation O’Reilly media et du magazine Make, organisateur de Maker Faire, justifiait très vite dans un long billet son choix, tout en disant respecter la décision de Mitch :

Notre programme encourag[e] les écoles à impliquer davantage les enfants dans le “faire”, en créant des makerspaces et en fournissant un accès à ces outils pour les projets d’étudiants, et à utiliser Maker Faire pour diffuser plus de travaux d’étudiants.

Nous avons été motivés pour postuler à la bourse de la Darpa par la déclaration suivante qui faisait partie du programme Mentor : “un des plus grands défis auquel nous faisons face en tant que nation est le déclin de notre capacité à fabriquer des choses.”. Dr Regina Dugan, alors directrice de la Darpa.

“En tant que nation” : car le programme se limite aux écoles américaines, et tant pis si l’éthique hacker se fiche de la notion de frontière. Dale Dougherty met fin au passage à des “spéculations” qui ont circulé dans le milieu : oui, les logiciels seront bien développés en open source, c’est une exigence du programme ; non, le travail des étudiants ne sera pas la propriété de la Darpa ; oui, des militaires ont bien participé à Maker Faire à Detroit2 ; oui, ils travaillent avec la Nasa, le ministère de l’Education et la National Science Foundation parce que “si vous voulez travailler dans l’éducation, vous devez travailler dans le gouvernement.”

Tout en rappelant bien que les fonds de la Darpa ne représentent qu’une facette de leurs activités éducatives. Mais ce qui gêne Mitch Altman et bien d’autres, c’est que la Darpa fait partie du complexe militaro-industriel. Un point que Dale Dougherty n’évoque pas son article, comme le faisait remarquer un membre du hackerspace californien HeatSync sur la mailing list de hackerspaces.org. Ce qui lui vaudra de se faire traiter de “noble troll” (sic).

Ses arguments reviennent à dire “la fin justifie les moyens”. Il ignore les objections sur le complexe militaro-industriel, et nous rassure à la place en nous parlant d’open source. Pourquoi les militaires devraient financer l’éducation alors que les dépenses militaires ont été astronomiques mais les dépenses d’éducation fortement réduites cette dernière décennie ?

Dale Dougherty ne fait que botter en touche  :

Le MIT est connu pour avoir produit plus d’un hacker. Le MIT produit aussi des ingénieurs qui travaillent dans une multitude de champs, y compris dans l’armée. C’est vrai de toute université qui forme des scientifiques et des ingénieurs aux États-Unis.

Mathilde Berchon a un point de vue nuancé sur Dale Dougherty :

Il croit que ses idéaux sont si forts qu’ils ne se laisseront pas manger.

Bisounours

En face, on oppose aussi le côté Bisounours du “puriste” Mitch Altman, qu’il est facile de renvoyer à ses arguments plus blancs que blancs : si l’on suit son raisonnement, il ne faudrait plus utiliser Internet, qui est l’avatar moderne d’Arpanet, le réseau de communication a été mis en place pour relier les universités collaborant avec la Darpa. Il a donc un bon gros gène militaire.

Jerry Isdale, notre hacker enthousiaste à l’idée de recevoir des fonds de la Darpa pour le hacker space program y va de sa pique toujours sur la même mailing list, en mode jésuite mal dégrossi :

Désolé mais je suis un peu troublé par la décision de Mitch [qui va aussi ] se rendre en Chine et assister au Maker Carnival, etc. L’État  socialiste/communiste chinois, en tant qu’État socialiste/communiste, est très investi dans l’industrie, le tourisme, le secteur militaire et les occupation d’anciens pays, le Tibet par exemple. La Chine essaye d’améliorer sa sécurité intérieure et son armée grâce aux technologies occidentales. Aller en Chine est autant un soutien à la répression au Tibet qu’aller à Maker Faire l’est au département américain  de la défense.

Un mythe débauché par la Darpa

Ces échanges virulents, parfois violents, passionnés se poursuivront de visu. Mitch Altman a l’intention de faire un débat lors de la conférence HOPE #9 (Hackers on planet Earth), qui aura lieu à New York en juillet. Et il compte bien faire venir un vieux de la vieille qui en sait long sur le sujet : rien moins que Mudge, figure mythique débauchée par Darpa.

Petit retour dans le passé. En 1998, les membres du hackerspace le L0pht à Boston expliquent au Sénat américain qu’ils peuvent éteindre Internet en trente minutes. Parmi cette fine fleur des hackers tendance hardcore, on trouve Mudge, Peiter Zatko de son vrai nom, également membre du célèbre Cult of the dead cow. Loin d’être une provocation sans fond, il s’agit de mettre en garde le gouvernement contre les failles de sécurité informatique.

Mudge, comme d’autres hackers, continuera de collaborer avec l’État américain. À tel point qu’il travaille depuis 2010 pour Darpa, qui l’a embauché comme chef de programme pour la cybersecurité dans le cadre du projet Cinder (Cyber Insider Threat). Son objectif ? Empêcher qu’un nouveau WikiLeaks fasse des ravages. Il est aussi à l’initiative du programme Cyber Fast Track, lancé l’année dernière, qui fait ostensiblement de l’œil aux hackers. Visant des contrats courts, CFT opère en mode agile, avec un délai de sept jours pour donner le go à une proposition. Inutile de dire que le concept a fait parler de lui dans la communauté.

Crédit photos CC Flickr Paternité The U.S. Army, Orin Zebest et tibchris

  1. lire ses deux très complets articles de synthèse Faire société et Refabriquer la société []
  2. Maker Faire a connu un tel succès que des déclinaisons dans d’autres villes et pays ont vu le jour. []

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  • DomC le 7 avril 2012 - 10:39 Signaler un abus - Permalink

    Au debut on accepte …et au bout de quelques temps on ne peut plus faire sans…Il n’y à plus qu’à abandonner et passer à autre chose…

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  • athome le 7 avril 2012 - 12:56 Signaler un abus - Permalink

    desnoyauté il faut ?

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  • jnm le 7 avril 2012 - 18:19 Signaler un abus - Permalink

    Beaucoup de hackers ont été au départ des geeks et des gamers, généralement fanatiques de jeux vidéos. Ils jouent à la guerre dans ces jeux, et c’est devenu naturel pour eux d’incarner un combattant, d’avoir des réflexes guerriers d’attaque ou de défense. L’idée que le monde puisse ne pas être basé sur la violence est inexistant dans ces mondes virtuels. Beaucoup de gamers ne voient le monde que comme un système de rapport de force. Ils rentrent dans ce monde quelque fois très jeunes, vers 7 ou 8 ans parfois, et leur “carrière” de gamer peut durer des années et transformer complètement leur appréciation du monde, de l’autre, de l’ailleurs. Les gamers sont aussi des gens peu sociaux et peu cultivés, à force de rester derrière leur machine de jeu au lieu d’avoir une vie normale.
    Ce formatage est du pain béni pour les militaires, qui ont de plus en plus besoin de jeunes prodiges du joystick et du bouton. On sait ensuite comment les militaires US investissent dans le domaine des jeux, à la fois pour leurs technologies de 3D temps réel comme pour former des manipulateurs de drones et robots. Les milliers de drones US et autres engagés dans le monde sont dirigés par de jeunes gamers ayant été repérés et séduits par l’armée, notamment au travers des jeux vidéos produits par l’armée.
    Il n’est donc pas étonnant ensuite de voir certains gamers ‘ qui ont bien tourné’ se retrouver dans des hackerspaces, mais rester quand même sensibles aux concepts du patriotisme guerrier.

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    • biloute le 8 avril 2012 - 16:22 Signaler un abus - Permalink

      “Les gamers sont aussi des gens peu sociaux et peu cultivés, à force de rester derrière leur machine de jeu au lieu d’avoir une vie normale.”

      Le gros cliché…

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    • Nicolas le 10 avril 2012 - 15:06 Signaler un abus - Permalink

      Les hackers n’ont pas le temps de jouer au jeu vidéo. Vous mélangez avec les gamers.

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    • patatatrax le 17 avril 2012 - 11:55 Signaler un abus - Permalink

      On avait l’habitude du Hacker=pirate, mais celle là on nous l’avait encore jamais faite. Comme dit plus haut le hacker a à mon sens peu de temps à consacrer aux jeux vidéos. Ses jeux à lui se situent ailleurs : tester, découvrir, détourner des usages…
      Puis limiter le monde vidéo-ludique à des jeux de massacre. Le jeu d’échec, le monopoly, la bataille navale sont des jeux de massacre doit-on pour autant taxer leurs adepte de guerriers psychopathes déconnectés du monde ?

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  • pmls le 8 avril 2012 - 1:25 Signaler un abus - Permalink

    sujet résumé et traité intégralement ainsi : “Sarkozy, je te vois !”
    :)

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  • sofian oufighou le 28 avril 2012 - 18:52 Signaler un abus - Permalink

    la fin justifie les moyens ,au pays de l’oncle sam

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