Décoller l’affiche du Festival d’Automne

Le 14 septembre 2012

L'excellent Festival d'Automne à Paris vient tout juste de débuter mais l'évènement cette année déchaîne les passions... des graphistes. En cause, l'affiche du festival. En dehors de tous les codes. Erreur de casting ou image volontairement étrangère aux principes du marketing visuel... Vendredi c'est graphism est rentré dedans.

Cette semaine, on se penche sur la sortie de l’affiche du Festival d’Automne à Paris. Ce festival a lieu tous les ans à Paris et a pour mission de passer commande à des créateurs et de susciter des démarches d’ordre expérimentales pour témoigner de la créativité des cultures non-occidentales.

Comme tous les ans, ce passionnant festival donne lieu à une affiche unique, réalisée par un artiste différent. La qualité graphique est donc souvent au rendez-vous (en témoignent les affiches que vous verrez plus bas). Cependant, cette année, nombreuses ont été les personnes surprises à la vue de l’affiche. Loin des canons de la beauté classique, elle semble avoir été faite en quelque minutes avec très peu d’exigence graphique.

L’affiche 2012 du Festival d’Automne à Paris

(voir l’affiche en grand format à cette adresse)

Dans son ensemble c’est une affiche classique : un titre en grand, des couleurs, des logos plus ou moins alignés en bas et même un code QR (le petit code barre carrée en bas de l’affiche) qui amène vers le site du Festival d’Automne. Mais quand on regarde en détail, on remarque certains points qui attirent l’oeil :

• L’harmonie des couleurs est très délicate, un orange/marron pour la typo (pour rappeler l’automne ?), un dégradé entre trois couleurs (bleu, jaune, violet) en fond de page et des logos en gris.

• La typographie semble avoir été écrite au doigt ou à la souris. Rien de mal en soi mais cela renforce énormément l’aspect négligé et l’absence d’effort.

• La date “2012, 13 sept – 31 déc” a un léger pourtour blanc. En effet, le dégradé rendait difficilement lisible le mot dans le violet, il a fallu trouver une façon de rendre ça lisible.

• En dehors du dégradé qui rappel un coucher de soleil et la couleur du texte, il n’y a aucun rappel du sujet de l’affiche. Elle n’exprime rien. Aucune allusion à l’art, à la créativité, au festival en lui-même.

• Les logos sont en gris ou en noir et ne sont pas vraiment alignés, ils semblent entassés là sans réelle choix graphique.

• Le code QR quant à lui amène l’internaute qui le prend en photo vers le site internet du Festival d’Automne. Un site qui n’est pas optimisé pour les téléphones mobiles !

Avec cette absence flagrante d’exigence dans la qualité de l’affiche, les réactions ne se sont pas faites attendre, notamment sur Twitter :

En effet, nombre de personnes ayant vu cette affiche ont tout d’abord été choqués par les couleurs et la lecture de l’affiche. Ensuite, c’est la réflexion qui a pris le pas sur les forums, les blogs, sur Twitter ou encore Facebook. En effet, l’auteur de l’affiche est l’artiste invité du Festival, Urs Fischer, un plasticien suisse dont les sculptures sont exposées dans des expositions et des biennales à travers le monde. En 2012, Urs a été invité à Venise par François Pinault qui, pour la première fois, laissait carte blanche à un artiste afin d’investir le somptueux palais vénitien du milliardaire français.

Efficacité visuelle

Urs Fischer est donc un talentueux plasticien mais pas un graphiste. Cela ne vous rappelle rien ? En 2012, l’affiche de Roland Garros réalisée par l’artiste Hervé Di Rosa avait fait couler beaucoup d’encre. Ce travail artistique sur le thème du tennis s’inscrivait pourtant dans la lignée des affiches de Roland Garros, des affiches graphiques avec une forte liberté artistique. Un artiste n’est pas un graphiste, il va de soi que ce sont deux disciplines proches mais qui poursuivent des objectifs différents. Une affiche réalisée par un graphiste sert un message de façon graphique en se démarquant ; et en utilisant certaines règles comme la lisibilité (ou parfois l’illisibilité volontaire) l’efficacité visuelle, la simplicité du message délivré, l’élégance, etc. Le but est de délivrer le message. Une image réalisée par un artiste échappe naturellement à cette contingence.

(l’affiche de Roland Garros 2012)

Et pourtant, la communication graphique du Festival d’Automne est très souvent maîtrisée, élégante et graphique. En témoigne la plaquette ci-dessous qui est réalisée par l’agence la Vache Noire ou encore quelques affiches des éditions précédentes. Ces affiches ont d’ailleurs un côté artistique très fort mais auront reçu un bien meilleur accueil. Encore aujourd’hui, leurs codes graphiques sont mieux acceptés que notre affiche de 2012.

source

Irrévérencieuse

En y réfléchissant bien, la dernière affiche qui a fait autant parler d’elle est l’affiche de la Fête de la Musique dont je vous avais parlé l’an dernier. Les critiques qui avaient été faites sur cette affiche étaient sur l’absence d’effort et de rigueur graphique et l’horrible dégradé tant remarqué. Une affiche remarquée par la critique négative. En lisant un peu plus sur le personnage d’Urs Fischer on apprend qu’il place son énergie créatrice dans sa “réputation irrévérencieuse qui met à mal les conventions et nos certitudes visuelles” et que l’on peut “reconnaître dans son geste une dimension héroïque, voire romantique, qui n’est pas sans assumer une grande part d’ironie”. [source].

Urs aurait-il donc utilisé volontairement les codes graphiques contemporains tant décriés de ces affiches qui font parler d’elles par leur “laideur” ? Serions-nous tous tombés dans le panneau ? Toujours est-il que les parodies (voir ci-dessous) et les articles sur les blogs fleurissent comme sur John Graphisme.

(l’affiche de la Fête de la Musique 2011)

(source)

Si malgré l’affiche, vous êtes intéressé par le Festival d’Automne, n’hésitez pas à vous rendre sur la programmation où, danse, art plastique, théâtre, musique et cinéma cohabitent brillamment avec des auteurs, artistes et créateurs de renom.

Geoffrey

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  • Marie-Pierre le 14 septembre 2012 - 13:16 Signaler un abus - Permalink

    Dur, dur de lire l’article avec ces illustrations…… ;-)
    En même temps, ils ont peut-être réussi leur coup à la VP ; on parle du festival !

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  • Marguerite le 14 septembre 2012 - 14:49 Signaler un abus - Permalink

    Je trouve que c’est une belle provocation ! Je plussoie une telle affiche :)

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  • santtchez le 15 septembre 2012 - 11:53 Signaler un abus - Permalink

    En fait, je ne suis plus choqué par cette affiche vu les croûtes des précédentes éditions !

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  • Ricordeau le 16 septembre 2012 - 18:41 Signaler un abus - Permalink

    Lorsqu’on porte un regard attentif aux précédentes éditions… hé bien l’affiche de cette année est peut-être la meilleure O_O! Je suis assez sensible au dégradé « retrogame Turrican sur ATARI 520 ST ». La typo à la main reste lisible et de bonne facture… certes les logos des partenaires sont en vrac mais cela paraît intentionnel! Habituellement ces gentils partenaires sont bien rangés en bas et/ou inclus dans un bandeau blanc qui ampute l’affiche au niveau du pied ! Comme si un espace blanc nappé de signes ésotériques pouvait par ce simple fait disparaître!! Ce pourtour blanc qui habille la date est grossier… mais j’y suis là aussi sensible car avant le vecteur il y avait le pixel ! Il s’agit d’une sorte de retour au code source, premier dessin sur Paint ou MacPaint. Si on prend la peine de consulter le travail de Urs Fischer (http://www.ursfischer.com) la filiation de l’affiche coule justement de source ^^! car il nous les brise… les codes ! Ses pièces explorent de manière quasi systématique le bug, le glitch, le *µ$+çç((\=%£, le ///////\////, l’accident… graphique, industriel, le Fukushima esthétique en somme ! Une bonne affiche est un objet éditorial particulier qui vise à créer une fracture dans un environnement. Une distorsion, un bug, un vortex, une warpzone dans laquelle le « regardeur » va s’engouffrer !

    Finalement, le drame n’est pas de confier l’exécution d’affiches aux artistes, sans cela pas de Lautrec, mais bien à des maquettistes se prenant pour des graphistes ! Le métier de graphiste est une profession récente et ne se réduit pas à la figure du prolétaire qui actionne les leviers de la machine Adobe Systems Incorporated©. C’est aussi et avant tout une responsabilité que d’offrir au monde des images. Ces « peaux » nous interrogent, certaines d’entre-elles tuent, d’autres soignent, celle-ci en fait partie assurément.

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    • 5F**min le 17 septembre 2012 - 11:48 Signaler un abus - Permalink

      La démarche était osée en effet. Culottée et artistiquement porteuse de sens. Dommage pour lui en revanche, qu’un autre “provocateur” (trice en réalité) soit déjà passée par là il y a peu en réalisant l’affiche de la fête de la musique 2011. Même “technique” (le dégradé moche), même lieu (Paris), même type d’évènement (manifestation culturelle). Etait-elle la première à recourir à ce choix ? Peu probable.
      Résultat : Exactement les même réactions prévisibles de la part du public, moins virulentes toutefois, à cause de l’effet “déjà-vu”. Essoufflement immédiat au 1er coup d’oeil.
      Alors, ok pour la provoc, ok pour (et là je reprends tes mots) “les distorsions, les bugs, les vortex, les warpzones”, mais il serait bon que les créateurs si anticonformistes qu’ils soient approfondissent un peu plus leur réflexion. Mon avis : solution de facilité totalement inefficace. J’aime beaucoup ce que fais Urs Fischer, pourtant. Mais la moindre des choses serait de se tenir au courant des travaux antérieurs lorsque l’on veut jeter son pavé visuel dans la marre urbaine d’une ville comme Paris. Le caractère redondant de ce genre de solutions n’a plus rien d’original. Tout juste l’effet d’une redite. “Oh tiens, une affiche où l’auteur à fait du moche pour du moche avec un dégradé de merde pour se démarquer et ainsi aller à l’encontre des codes habituels”. Réussir à créer une brèche dans le paysage des affiches culturelles parisiennes en 2012, ok, encore faut-il s’en donner les moyens.

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  • coudercos le 17 septembre 2012 - 16:08 Signaler un abus - Permalink

    “La majeure partie de l’art contemporain s’emploie exactement à cela: à s’approprier la banalité, le déchet, la médiocrité comme valeur et comme idéologie. [...] Un aveu d’inoriginalité, de banalité et de nullité, érigé en valeur, voire en jouissance esthétique perverse. Bien sûr, toute cette médiocrité prétend se sublimer en passant au niveau second et ironique de l’art. Mais c’est tout aussi nul et insignifiant au niveau second qu’au premier.”

    “L’autre versant de cette duplicité, c’est, par le bluff à la nullité, de forcer les gens, a contrario, à donner de l’importance et du crédit à tout cela, sous le prétexte qu’il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose. L’art contemporain joue de cette incertitude, de l’impossibilité d’un jugement de valeur esthétique fondé, et spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien, ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre.”

    Cette affiche m’a immédiatement fait penser à ces phrases de Jean Baudrillard (in ‘Le Complot de L’Art’). J’espère que certains méditeront là-dessus, plutôt que de chercher sans cesse une pseudo-analyse géniale à des Å“uvres insignifiantes.

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    • Laurent le 18 septembre 2012 - 11:22 Signaler un abus - Permalink

      Merci Coudercos, on ne pouvait trouver meilleure réponse !
      “il n’est pas possible que ce soit aussi nul, et que ça doit cacher quelque chose…” tout est dit dans ces quelques mots. Ça résume une bonne partie de l’art actuel devant lequel on reste la plupart du temps, muet, interdit, dégoutté, choqué et finalement stoïque… A quoi bon se révolter contre ce qui mime la révolte ? Le plus choquant vient surement de ceux qui offrent à ces “artistes” de telles tribunes d’expression…

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    • Ricordeau le 19 septembre 2012 - 10:08 Signaler un abus - Permalink

      Mais… mais… restez poli Monsieur Coudercos! Inutile d’inviter aussi brutalement Monsieur Baudrillard à la table! Geoffrey Dorne, 5F**min et moi même parlions graphisme, efficacité de la communication et non art contemporain. Un artiste qui confectionne une affiche ne confère pas automatiquement ses pouvoirs chamaniques (sophistiques ?) au support! Les sacs Vuitton de Murakami sont-ils des oeuvres d’art?

      Ici nul question de trouver « une pseudo-analyse géniale » pour traiter d’une sécrétion de Urs Fischer, il est question de culture technique, d’anthropologie des technologies, de méthodologie, d’ergonomie de l’affiche… de design graphique quoi ! Nous nous interrogions je crois sur la pertinence de cette proposition à l’aide de critères techniques puis nous avons émis un jugement critique, exercice esthétique sain à mon sens en ces temps d’an-esthésie généralisée et d’hyper-consommation iconographique a-critique.

      Asséner Baudrillard de la sorte court-circuite le débat et interdit toute pensée. Cette interdiction sous sa forme incantatoire et sa technique ctrl C / ctrl V conduit nécessairement au dégoût et au nihilisme. Laissez nous donc considérer ces «  Å“uvres insignifiantes » auxquelles nous portons du crédit pour le seul plaisir d’exercer notre jugement et ouvrir quelques vortex spirituels !

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  • la laideur le 26 septembre 2012 - 9:17

    [...] du Festival fait jaser dans les chaumières graphiques. Et il y a de quoi. Des billets, l’un de l’excellent Geoffrey Dorne dans sa chronique « vendredi c’est graphisme » sur OWNI, un mal aux [...]

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