D’où vient notre fascination pour les faits divers ?

Le 27 avril 2011

Les faits divers plus ou moins sordides se multiplient dans l’actualité récente. Un filon juteux exploité par les médias, mais qui repose sur des motivations puissantes du public.

Les faits divers sordides semblent occuper une place croissante dans l’actualité, comme en témoignent la tuerie de Nantes, ou la disparition des jumelles suisses il y a quelques temps. Claire Sécail, chercheuse du CNRS confirme cette intuition pour ce qui concerne en tout cas le traitement de l’actualité en  télévision.

Mais il semble bien que les autres médias soient aussi de la partie. Pour Patrick Eveno, historien de la presse, interrogé par Rue89, il n ‘y a pas plus de faits divers qu’avant :

c’est la multiplication des canaux médiatiques qui explique le bruit médiatique beaucoup plus élevé autour des faits divers.

De fait, les journaux et pas seulement télévisés, n’hésitent plus à en faire la Une, reléguant les sujets internationaux ou de politique intérieure à une moindre place.

Cette hiérarchie de l’information glissante est dictée de toute évidence par des raisons économiques et de conquête d’audience. Mais le rôle des médias n’explique pas le succès des faits divers dont l’origine tient aux fonctions psychosociales majeures qu’ils remplissent.

1. Renforcer notre satisfaction existentielle

Nous éprouvons du plaisir à observer les souffrance ou le malheur des autres, car cela met en exergue notre situation privilégiée, par contraste. J’ai un boulot pénible, mais moins que cet ouvrier. Je suis peut-être fauché, mais au moins, je suis en bonne santé. J’ai des soucis professionnels, mais je ne suis la proie d’aucun drame majeur.

C’est l’un des ressorts essentiels du voyeurisme à l’œuvre dans les émissions de type “Bas les masques”, “Jour après jour” etc. De même est-ce l’un des facteurs du succès planétaire des fameux “Dallas” et autre “Dynastie”, comme le montre (entre autres choses) l’étude de Katz et Liebes dans les années 80. Les riches aussi souffrent, donc inutile d’envier ce monde d’argent finalement si malheureux, lui aussi.

Entendre les malheurs atroces qui touchent l’autre, c’est se rappeler qu’on a la chance de ne pas être soi-même une victime. Pour Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie à Bichat, c’est un mécanisme pour conjurer nos angoisses.

Une part non négligeable des informations que nous recherchons de manière générale a d’ailleurs pour but de conforter nos choix, nos valeurs, l’architecture mentale  que l’on s’est construit. D’où la difficulté à convaincre l’autre dans les discussions dont le but premier est surtout de renforcer son système primaire, comme le rappelle Aymeric. D’où la stratégie d’évitement des messages contraires à ses opinions préalables, à se convictions ou à ses choix.

De la même manière, une part du plaisir lié aux  films d’horreur consiste à se savoir précisément à l’abri. Idem pour la fascination vis à vis de ce qui est dangereux : les requins, les félins… Imaginer ou regarder ces souffrances atroces dont on ne sera jamais victime, c’est prendre conscience de la chance qu’on a, concrètement, physiquement… Il s’agit aussi un catalyseur d’angoisse – de là son succès auprès des ados -qui permet de la partager avec d’autres et de ne pas rester seul face à elle.

Fondamentalement selon Michel Lejoyeux, c’est la peur de la mort et “l’exigence sociale obsessionnelle de santé individuelle” qui explique cette fascination conjurationnelle pour la violence et les faits divers.

2. Éprouver une émotion à moindre coût

Par projection de soi, observer le malheur des autres, via la perte d’un être cher par exemple, c’est souffrir un peu soi-même, mais sans trop souffrir quand même. Nous éprouvons le sentiment potentiel de la douleur sans pâtir réellement de ses affres, ni en intensité, ni dans le temps. La tristesse est un sentiment qui n’est pas déplaisant, tant qu’il est mesuré et facilement réversible.

L’émotion, qui nous sort de nous même, nous déconnecte de la raison, par contagion affective est source de plaisir car elle nous fait lâcher prise, nous permet de nous laisser porter et de nous apitoyer sur nous-mêmes.

3. Célébrer notre égo

Oui, car à bien y réfléchir, notre propension à nous projeter en l’autre et à éprouver des sentiments de compassion n’est pas étranger à un certain égoïsme. À travers les malheurs de l’autre, c’est aussi soi-même que l’on pleure : quand je pense que cette famille nantaise pourrait être la mienne, quelle horreur…

L’empathie et la compassion ont finalement un lien assez fort avec l’égo, l’amour de soi. Ce qui n’est pas pour autant une critique dans la mesure où elles sont un premier pas vers la compréhension et l’amour d’autrui.

4. Se divertir

Les faits divers se prêtent particulièrement bien au story-telling de l’information, le feuilletonnage trépidant de l’actualité, avec ses mystères, ses rebondissements et l’épilogue espéré. Le cas de la disparition de la famille nantaise rassemble tous ces ingrédients qui nous maintiennent en haleine.

L’information devient fiction et nous divertit là encore, au sens de diversion qui nous éloigne des turpitudes et soucis de notre vie quotidienne.

5. Se socialiser

Le fait divers, en ce qu’il fait appel aux émotions et aux pulsions égotiques fondamentales (voir ci-dessus), intéresse tout le monde. C’est donc un sujet très efficace pour capter l’attention de son auditoire et susciter l’intérêt des autres.

Selon une étude britannique de 2006 [en, pdf] par ailleurs,  nous semblons être meilleurs narrateurs lorsque nous racontons des potins, des faits très socialisants. Nos informations sont alors plus précises, plus complètes et mieux décrites.

Mais quand bien ne serait-ce pas le cas,  nous avons moins besoin d’être efficaces, car l’attention de notre auditoire est déjà gagnée au départ par la simple nature du sujet. Le fait divers remplit donc une fonction sociale essentielle, de même que le potin people ou l’insolite.

Les médias, en s’appuyant sur des ressorts psychologiques puissants, accentuent sans nul doute le phénomène, davantage qu’ils ne l’expliquent. Dans leur course à l’audience, ils flattent les instincts naturels de leur audience. Il faut se demander cependant si cela n’a pas pour risque d’augmenter l’accoutumance et la désensibilisation émotionnelle. C’est à dire le besoin d’augmenter l’intensité du stimulus pour obtenir le même effet. En d’autres termes, relater des faits divers de plus en plus sordides ou spectaculaires pour maintenir l’attention du public ?


Article initialement publié sur le blog de Cyrille Franck Médiaculture

Crédit Photos Môsieur J. ; Steven Jambot

Laisser un commentaire

  • Très intéressant. C’est RT.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Chku le 27 avril 2011 - 19:23 Signaler un abus - Permalink

    Donc tout les gens qui lisent les faits divers sont des cons ?
    C’est beau ce mépris de l’intello pour le populo. De toute façon depuis qu’OWNI est au CNN…

    Non, mais en vrai des dimensions essentielles sont oubliées dans ce propose “expert”
    les faits divers sont proches de nous, cela concerne la communauté des lecteurs directement ; ca pourrait arriver à tout le monde.
    Les faits divers nous font frissonner car ils symbolisent ce que nous craignons tous pour nous même : la perte de contrôle, la malchance, la brutalité des autres humains.
    Les faits divers nous unissent et nous séparent en même temps : interprétés par les uns et les autres ils sont façonnés politiquement et une lecture de faf comme une lecture de gaucho peut en être faite. c’est un matériaux vivant qui réuni les lecteurs et dont ils ont toute légitimité à en discuter.
    Un peu comme le foot qui reste un de seuls sujet de conversation international masculin qui permet à la plupart des hommes de cette planète d’avoir quelque chose à se dire.
    Vive les faits divers.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • sshiiro le 27 avril 2011 - 20:50 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour votre article, cela fait du bien de prendre un peu de recul par rapport à l’attirance qui me semble morbide que nous éprouvons -et que j’éprouve- pour ces faits divers, dont celui de Nantes.Mais du coup, je m’interroge : comment réagir? Eviter à tout prix d’entendre ces histoires? Même le journal de FranceInter en relate…Comment prendre de la distance?

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • cyceron le 27 avril 2011 - 21:03 Signaler un abus - Permalink

    Bonsoir CHKu,

    Non, vous m’avez mal compris. Ou disons que je me suis sans doute mal exprimé ;-) Mon article tend justement à montrer en quoi les faits divers sont utiles.

    Ce que je critique, c’est l’abus d’usage des faits divers par les médias. Encore devrais-je dire l’abus de traitement des mêmes faits divers qui renforcent la caisse de résonance médiatique.

    Vous dites la même chose que moi avec d’autres mots : ils symbolisent ce que nous craignons, moi je parle de transfert d’égo (et s’il s’agissait de ma famille ?); Notez que je ne critique pas, car cette compassion est “un premier pas vers la compréhension et l’amour d’autrui”.

    Le reste de votre propos rappelle la fonction sociale que j’évoque : discuter, avoir des points de vue, des opinions qui permettent finalement de rassembler les gens.

    Je n’ai aucun mépris, bien au contraire et ce que je raconte n’est pas le propos d’un expert, mais les hypothèses projectives d’un simple citoyen, consommateur à ses heures de ces mêmes faits divers. :)

    Cordialement

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • cyceron le 27 avril 2011 - 21:07 Signaler un abus - Permalink

    Bonsoir Sshiiro,

    Je ne crois pas qu’il faille avoir honte de cette fascination pour ces histoires qui jouent un rôle de catalyseur d’émotion, de peur, de haine parfois et de socialiseur surtout.

    En revanche il ne faut pas être dupe. La seule liberté que l’on a est celle de se savoir enchaîné disait Platon. Connaître ses passions, se connaître soi-même disait Socrate.

    C’est le seul motif qui m’a poussé à écrire ce billet qui ne sont que des hypothèses projectives, pas le résultat d’une quelconque étude scientifique.

    :)

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • cyceron le 27 avril 2011 - 21:07 Signaler un abus - Permalink

    Merci Zizounette :)

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Lucien le 28 avril 2011 - 0:34 Signaler un abus - Permalink
    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • W@7H!3µ le 28 avril 2011 - 11:57 Signaler un abus - Permalink

    Nos faits divers d’aujourd’hui, et leur couverture, c’est de la petite bière… cf. : http://www.amazon.fr/Canards-sanglants-Maurice-Lever/dp/2213031258 (j’kif particulièrement l’incendie du bazar de la charité)

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • cyceron le 29 avril 2011 - 8:21 Signaler un abus - Permalink

    A Lucien et W@7H!3µ merci pour vos liens intéressants et pertinents.

    Je vais m’intéresser à ce livre “canards sanglants” qui confirme que l’ère moderne n’a pas créé le fait divers, mais a sans doute changé son degré d’exposition et de redondance.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Micka FRENCH le 29 avril 2011 - 15:25 Signaler un abus - Permalink

    Des nouvelles de l’Ecossaise…

    Le plan honnête et traditionnel d’un journal radio ou télé était :
    * Infos intérieurs
    * Infos étranger
    * Faits-divers
    * Sport
    * Bourse.
    * Météo

    Le plan a, au fil des ans, été bidouillé afin de créer la terreur chez les imbéciles qui pensent que l’affaire “Grégory” leur pend au nez dès qu’ils sortent de chez eux.

    Le public visé étant les 30% d’illettrés et analphabètes de France, les vieux et leur trouille ancestrale et les partisans d’extrême-droite qui s’y appellent pour leur propagande.

    La bidouille ayant commencé dès les années 70. “La France a peur” !!!

    Micka FRENCH sur le Web depuis 1995

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • fanny le 29 avril 2011 - 18:08 Signaler un abus - Permalink

    Je tombe sur cet article alors que je travaille sur les requêtes des utilisateurs d’un site d’actualités (je suis donc en plein dans le sujet). Et… à titre d’indication, la pauvre “laetitia de pornic” a généré 2 fois plus de requêtes que la Tunisie au mois de janvier, je trouve également énormément de requêtes qui demandent des informations sur les proches de cette jeune femme (particulièrement sur la famille “biologique”), certainement le côté identification et voyeur. Je remarque également, que lorsque les gens cherchent des infos sur un fait-divers, ils sont plus précis qu’un GPS en géolocalisation, capables de vous sortir le lieux ET l’heure de l’accident.
    D’un point de vue plus généraliste, les gens ont tout simplement une obsession pour les gens “morts”. Quand j’étais enfant, je me moquais de mon grand-père qui attaquait son journal par la rubrique “décès” suivie de “faits-divers” (pour anticiper un prochain passage dans la rubrique décès), et aujourd’hui, je vois que cette “habitude” est finalement assez courante si j’en crois les lectures et les recherches d’informations que font les consommateurs d’actualité.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Pat le 30 avril 2011 - 18:20 Signaler un abus - Permalink

    il existe un bouquin pas cher intitulé “150 petites expérience de psychologie des médias” qui explique bien ce phénomène (et bien d’autres !) chez Dunod de Sébastien Bohler.
    je vous le conseille, autant pour des adultes que pour des ados, surtout pour eux d’ailleurs, car l’Education Nationale ne leur apprend plus à développer leur esprit critique ou à faire preuve du moindre septicisme ..
    Si au moins ils entendent parler du “mécanisme” exploité par les médias et qu’ils gardent ça dans un coin de leur tête, alors peut être qu’à l’âge de voter, ils sauront y voir un peu plus clair …

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
2 pings

Derniers articles publiés