Un photographe à contre-temps

Les hommes grenier, documentaire de Bertrand Meunier et Michael Sztanke, sera présenté ce soir au festival des Nuits Photographiques aux Buttes Chaumont. Retour avec Bertrand Meunier sur sa manière de travailler à l'ère d'Internet.

Cage d'escalier pour accéder à l'appartement où vivent 10 locataires, la plupart âgés ou malades. Hong Kong. Chine. 03/2010. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

C’est l’histoire de deux cultures qui se rencontrent. Pas la culture occidentale et la culture chinoise. Non, la culture du documentaire au long cours qui se frotte aux contraintes du webdocumentaire. Cette histoire, Les hommes grenier du photographe Bertrand Meunier et du journaliste Michaël Sztanke, nous la raconte.

Au départ : “une interrogation sur l’urbanisme en Chine et en Asie, et les violences faites à l’homme dans sa façon de vivre”, rappelle Bertrand Meunier. Lui qui a déjà réalisé de nombreux reportages photo en Chine découvre le sujet du futur webdocumentaire dans un article de presse. À Hong Kong, des hommes et des femmes vivent dans des cages.

Dans certains immeubles, les gens vivent sur des lits superposés. Avant, les lits étaient fermés par des grillages, d’où “les homme cage”. Maintenant les grilles ont disparu, mais pas les dortoirs. On parle d’hommes grenier… Ces hommes qu’on exploite et qu’on cache.

Pendant plus de deux mois, 5.000 "chemises rouges" ont occupé le coeur de Bangkok pour réclamer la démission du gouvernement. Le fosse s'est creuse entre les masses rurales et populaires des environs de la capitale et les élites de Bangkok. Entre le 13 mai et le 19 mai, les affrontements entre les militaires et les manifestants ont été d'une grande violence. 89 morts et 1900 blessés. Bangkok. Thaïlande. 05/2010.

Le sujet est là. Il s’inscrit dans un projet plus large pour Bertrand Meunier : travailler sur quatre villes asiatiques – Hong Kong, Tokyo, Bangkok, Shanghaï – pour en faire apparaître une cinquième, synthèse des quatre mégalopoles, synonyme de centres commerciaux et épreuve de modes de vie et de consommation communs.

Pour traiter le sujet, Bertrand Meunier s’associe à un journaliste français, Michäel Sztanke, ancien correspondant de RFI en Chine qui travaille aujourd’hui pour Baozi Production. Ils montent le projet en réponse à un appel d’offre de la boîte de production Narrative. Une opportunité de commencer une série, et de s’initier au webdocumentaire. Michaël Sztanke filme. Bertrand Meunier photographie, en argentique. Sept jours sur place, de longues discussions avec les habitants par l’intermédiaire d’un guide, tout en maintenant une présence discrète.

C’est difficile de se faire accepter dans l’intimité des personnes qu’on rencontre. Nous avons passé beaucoup de temps avec eux, nous avons énormément discuté. Dans certains cas, un locataire est chargé de ramasser le loyer des autres. Il paie son loyer comme ça, en travaillant pour le propriétaire. Eux n’aiment pas les journalistes.

Vue d'une partie du quartier de Sham Shui Po ou l'on trouve ces nombreux logements a louer: "maisons cages" ou "maisons-greniers" à 150 euros par mois. Hong Kong. Chine. 09/2009. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

Le webdocumentaire est une plongée dans cet environnement exigu. Plus que donner de l’information, Bertrand Meunier voulait faire “entrer le lecteur dans un univers”, le laisser plusieurs minutes face aux photographies, sans musique ni voix off. Un choix artistique difficilement compatible avec la forme actuelle du webdocumentaire selon lui, une ambition liée à son parcours professionnel. Issu du cinéma, il n’est devenu photographe professionnel que tardivement.

Je suis fasciné par le documentaire de Wang Bing À l’Ouest des rails. Il dure neuf heures. Il ne se passe rien mais c’est la qualité de ce documentaire, filmé en caméra à l’épaule. Le spectateur est mis en face du déclin industriel chinois et en prend plein la gueule.

Face aux questions de l’interactivité posées par les différentes formes du webdocumentaire, Bertrand Meunier préfère l’association du son et de la photographie où, selon lui, les choix artistiques et le propos des auteurs ne sont pas aliénés à la technologie. “Je m’interroge sur cette notion d’interactivité avec cette abondance d’information proposée au spectateur. La technologie du webdocumentaire interrompt le fil du récit”. Bertrand Meunier admet également être un inconditionnel de l’argentique : “J’aime le négatif, faire des tirages et toucher le papier. C’est un plaisir. Et je trouve que le rendu est magnifique.”

Quartier de Minowa au nord de la capitale. Un restaurant karaoké pour ouvriers. Ce quartier est connu pour accueillir la population la plus démunie de la ville. Les gens sont sans emploi ou travaillent comme ouvriers dans les chantiers. Tokyo. Japon. 06/2010. ©Bertrand Meunier - Tendance Floue

Dans ses futurs projets : un voyage subjectif en France, en son et en images, avant de revenir vers la Chine. Le travail en France a commencé en 2009 à Sète, prolongé dans les marais de la Somme, à Uzerche, et bientôt dans les Landes et l’Alsace.

J’ai envie de parler de mon pays. C’est un voyage subjectif en France, avec une narration précise. Ça s’appellera Dépaysement.

Inspiré par les photographies de Josef Koudelka sur l’exil, vingt ans de travail, et de Robert Frank sur Les Américains, deux ans à parcourir son pays, il espère que son travail sur la France aboutira en 2014. De l’engagement du documentariste, c’est la patience, la minutie et la lenteur que Bertrand Meunier aime plus que tout, dans une époque qu’il trouve si rapide.


Le documentaire Les hommes grenier sera projeté au festival des Nuits Photographiques ce vendredi 24 juin 2011. Rendez-vous à partir de 20h00 au Parc des Buttes Chaumont.

Photos ©Bertrand Meunier/Tendance Floue, tous droits réservés

Vous pouvez consulter les photos de Bertrand Meunier et des photographes du collectif Tendance Floue

Télécharger le programme des nuits photographiques
Télécharger l’affiche du festival:

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  • Michel le 25 juin 2011 - 9:22 Signaler un abus - Permalink

    Magnifique tout ça. Cependant une question me vient, toute bête : à l’heure où le financement des grands reportages est distribué au compte goutte, comment fait ce photographe pour s’y retrouver ? C’est cher les allées – venues en Chine, les séjours, les beaux tirages barytés, etc. On n’est plus dans les années 80…

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  • Pierre Alonso le 25 juin 2011 - 16:35 Signaler un abus - Permalink

    @Michel : question très pertinente. Les reportages en France de Bertrand Meunier sont financés dans le cadre de résidences (à Sète, dans la Somme etc). Le webdocumentaire Les Hommes Grenier est une réponse à un appel à projet de Narrative et France 5. Comme on nous l’a expliqué pour d’autres webdocs, les auteurs n’ont pas gagné beaucoup avec, voire ont été déficitaires.

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  • jf le scour le 26 juin 2011 - 17:48 Signaler un abus - Permalink

    les artistes et les photographes
    sont souvent issus de la bourgeoisie
    où l’impératif de rentabilité à court terme
    n’est pas nécessaire…

    si vous connaissiez le statut des “exposants” de toutes nos belles institutions artistiques, et bien il y aurait de quoi dresser un paquet de procès verlal pour travail au noir !

    il est bien plus important pour tous nos “salariés” de la cultures d’avancer leur promotion que de savoir ce qu’il en est de la vie au jour le jour des artistes,
    c’est un héritage de années lang (au besoin je peux vous faire un beau dessin de ces années là…)

    aller* quelle époque
    jf le scour

    *je sais, je sais, je revendique

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  • Michel le 28 juin 2011 - 13:00 Signaler un abus - Permalink

    @Pierre. Ah oui, les fameux “appels à projet”, qui comme chacun ne le sait pas tout à fait n’ont “d’appel” que le nom, car officieusement (et en général) l’appel est une simple proposition à un artiste déjà senti, déterminé.(Ou, allez, une poignée d’artistes qui tient dans un mouchoir de poche.) On appelle ça la Culture à deux vitesses. Il y a les nantis du Cénacle bourgeois, et il y a les autres, les dizaines de milliers d’autres qui, naïvement, mal informés, dépensent leur maigre revenu en montages de dossiers pour les “appels à projets”…

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  • michael Sztanke le 29 juin 2011 - 12:16 Signaler un abus - Permalink

    Rectificatif : je ne suis pas journaliste a RFI ou j’ai travaille effectivement il y a 5 ans, je travaille pour Baozi Production, une societe de production audiovisuelle. Merci de rectifier dans l’article.

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  • Michael Sztanke le 29 juin 2011 - 12:22 Signaler un abus - Permalink

    Pour poursuivre la discussion sur le financement, et en toute transparence, Bertrand et moi avons été défrayé pour le billet d’avion, la traductrice, nos frais sur place et le développement des photos. Rien de plus.
    C’est la réalite économique pour ce type de webdocumentaire.

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    • BEINAT le 2 février 2012 - 9:08 Signaler un abus - Permalink

      ‘Rien de plus’ …
      Etre autant défrayé de nos jours pour partir en reportage constitue le rêve absolu pour tout photographe. Mes sincères félicitations pour y être arrivé.
      Le plus souvent c’est : “ben vas y et montre nous ce que tu as fait quand tu seras rentré, on verra à ce moment là”.
      J’ai même connu un rédacteur en chef qui m’a dit un jour : ” je te paie les frais mais quand tu seras rentré. Tu comprends, si tu te fais tuer, je ne veux pas qu’il y ait de lien de subordination entre toi le journal.” Je partais en Irak dans la période la plus noire, en 2006.
      Véridique.

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  • Pierre Alonso le 29 juin 2011 - 12:51 Signaler un abus - Permalink

    @Michael Sztanke: C’est rectifié. Toutes nos excuses !

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  • Michel le 29 juin 2011 - 14:12 Signaler un abus - Permalink

    @Michael S. “Bertrand et moi avons été défrayé pour le billet d’avion, la traductrice, nos frais sur place et le développement des photos. Rien de plus.”

    Ha ha ha ! (rire sonore)

    “Rien de plus”, vous voulez dire par exemple les petits “extras”, la gaudriole asiatique ? (Je ne vous fais pas de dessin…) ;)

    Vous êtes d’un drôle.

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  • Michael Sztanke le 12 juillet 2011 - 12:09 Signaler un abus - Permalink

    @Michel ” Rien de plus” dans le sens, pas payé…Quant au reste imaginez ce que vous voulez…

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