On achève bien les agences photo

Le 7 juillet 2011

Après Sygma et Gamma, c'est au tour de l'agence Sipa Press d'être rachetée. Les deux tiers des photographes passent à la trappe.

Tout un symbole. L’annonce a été officialisée la semaine dernière : l’agence photo Sipa Press est sur le point d’être vendue à une agence allemande, DAPD, au prix de 34 licenciements sur les 92 salariés, dont 16 des 24 photographes, d’après Le Monde. Une véritable saignée à blanc, où l’activité de photojournalisme d’une des dernières prestigieuses agences survivantes est sacrifiée. À terme, toujours d’après le quotidien, l’agence DAPD (deuxième agence de presse outre-Rhin), contrôlée par un fonds d’investissement, vise à transformer Sipa en agence filaire généraliste, donc en concurrence directe avec l’AFP et autres Reuters.

L’annonce est loin d’être anecdotique, et révèle une fois encore l’évolution (la disparition annoncée ?) dans la douleur des fleurons du photojournalisme, en déconfiture depuis une dizaine d’années, pêle-mêle face au média Internet, la montée en puissance des agences filaires, la crise de la presse, et la dégringolade des prix de la photo. Alors que la plupart des titres de presse magazine mettent fin peu à peu à leurs services photo internes.

Une annonce de mauvais augure, à la veille de l’ouverture de deux des rendez-vous photo les plus cotés pour la profession, les Rencontres de la photo d’Arles – ouvertes le 4 juillet, elles porteront sur la photo au Mexique et la guerre d’Espagne vue par Robert Capa – et le Festival Visa pour l’image de Perpignan, qui ouvrira fin août.

La dégringolade pour Sipa Presse avait commencé en 2001. Son légendaire fondateur, le volcanique photographe GökÅŸin SipahioÄŸlu, qui l’avait fondée en 1973 (allez lire cet entretien de folie réalisé en 2005 par Frédéric Joignot sur son blog), s’est alors résolu à la revendre à Sud Communications (groupe Pierre Fabre). Malgré ses 25 photographes, ses 600 correspondants, ses 500 reportages photo vendus chaque mois dans plus de 40 pays, elle affiche 2 millions d’euros de pertes en 2010.

Concurrence des agences filaires

Concurrencées par les agences d’information généralistes (dites agences filaires) comme l’AFP et AP, lâchées par une presse mag qui consacre davantage de couv’ vendeuses aux people (ou politiques peopolisés) qu’au photoreportage, les trois “A” ont toutes perdu leur indépendance, avant de déposer les objectifs photo. Quant au photojournalisme, il périclite.

Les autres agences-stars des années 70, Sygma et Gamma, sont en voie d’extinction. Sygma, fondée en 1973 par Hubert Henrotte après un conflit avec l’agence Gamma, rachetée en 1999 par le groupe américain Corbis (propriété personnelle de Bill Gates), était en cours de reconversion en avril 2001. En agence qui ne produirait plus de reportages photo, pour se concentrer sur la diffusion de ses fonds numériques.

Comme je l’écrivais alors dans cette enquête pour Les Échos : forte des fonds de 65 millions d’images issus des collections Bettmann (photos historiques, dont celles de l’agence United Press International), de la National Gallery de Londres, du photographe Yann Arthus Bertrand, et des agences Sygma (actualité), TempSport (sport) ou Stopmarket (photos d’illustration), elle ambitionnait alors de vendre sur Internet ses prestigieuses archives une fois numérisées. Avec une facture déjà douloureuse : 90 personnes, dont 42 photographes, avaient été licenciées dans le cadre d’un plan social. Las, elle a déposé le bilan en 2010, suite à un contentieux avec un de ses ex-photographes.

Gamma-Rapho sera elle aussi emportée dans le sillage de la mise en liquidation du groupe Eyedea Presse, en 2010. Créée en 1966 par des photographes dont Raymond Depardon et Jean Lattès. Le groupe de presse Hachette Filipacchi Médias (HFM) a pris 75% de participation en 1999, en misant sur la vente de ses fonds numérisés, et sur un e-commerce BtoB. Elle a été rachetée par le photographe François Lochon en avril 2010, et concentrée sur la seule vente d’archives.

Tentatives de virages numériques

Il y a bien eu des tentatives pour renouveler le photojournalisme indépendant à l’ère du numérique. En 1999, Floris de Bonneville – un des cofondateurs de Gamma – lance GlobalPhoto, qui propose alors aux agences et aux photographes indépendants de gérer la vente de leurs images, surtout dans le secteur de la presse magazine. Une manière de trouver la parade pour maintenir l’indépendance des agences, alors que Floris de Bonneville avait proposé – en vain – à Gamma, Sygma et Sipa de s’unir sur Internet. Un an après, GlobalPhoto est rachetée par PR Direct, spécialisée dans la photo d’illustration. Le projet ne semble pas avoir survécu.

En décembre 2002, même le National Geographic inaugure une stratégie de commerce en ligne et tente de se placer sur le même créneau que les agences photo, en lançant en partenariat avec IBM, un site web baptisé Ngsimages.com, dédié à la vente en ligne de son catalogue de photographies.

Alors, quel avenir pour les agences photo, face aux agences filaires géantes, telles l’AFP et Reuters, spécialisées dans la seule photo d’actualité (quitte à tirer vers le people) ? Un des seuls recours semble être la photo d’illustration. Seules les agences de photo d’illustration tirent encore leur épingle du jeu : des banques d’images en ligne gratuites ou à moins d’un dollar telles que Stock.XCHNG, ou encore Shutterstock, les magazines et autres journaux ont à disposition des photos d’amateurs ou de professionnels à des prix défiant toute concurrence.

L’agence Getty Images a tôt choisi ce virage. Fondée en 1995 à Seattle, initialement banque d’images pour agences publicitaires, elle s’est diversifiée dans la photo d’actualité à coup d’acquisitions, devenant premier fournisseur d’images (photos et vidéos) pour les agences publicitaires et groupes média. Pour contrer la concurrence d’Internet, elle acquiert en 2006 le site de vente de photos à bas prix iStockphoto, banque d’images bon marché mais de moins bonne qualité. L’agence a aussi revu ses tarifs à la baisse et proposé des ristournes sur ses photos en offrant par exemple ses photos basse résolution à seulement 49 dollars.

Je connais quelques photographes qui Å“uvrent en agence filaire, et s’en tirent plutôt bien (mais se contentent de faire des photos d’actu, sans trop se poser de questions, plus de reportages…), d’autres qui galèrent. Même des signatures, comme Reza, qui semble faire moins de reportages qu’avant faute de budget alloué par les magazines.

Restent quelques initiatives notables, telle l’agence britannique VII (lire “Seven”), lancée en septembre 2001 lors du Festival Visa pour l’image de Perpignan en septembre 2001. Mais un projet porté par sept pointures du photojournalisme, transfuges d’agences traditionnelles – que ce soit le président de VII Gary Knight (ex-Saba), James Nachtwey (ex-Magnum), ou la Française Alexandra Boulat (ex-Sipa – décédée depuis). Dotée d’une structure légère, l’agence opère uniquement sur Internet et mise sur une valeur ajoutée technologique. Disséminés dans différentes villes du monde, les photographes-fondateurs numérisent les sélections de leurs photos, ce qui permet de réduire les frais de gestion et d’archivage. Sans doute un des derniers vrais projets d’agence à l’ancienne, encore active, menée par des stars du photojournalisme.

On trouve aussi des collectifs désormais installés comme Tendance Floue (L’Oeil Public a fermé l’an dernier me signale un lecteur), et une fédération de pigistes comme Fede Photo. Mais pour tous, le renouveau doit inclure des activités rémunératrices – comme la publicité ou le “corporate“ pour financer les reportages. Et une patte, une personnalité face au ton photographique toujours plus standardisé des grandes agences.

Billet initialement publié sur Miscellanées sous le titre “L’agence Sipa en difficulté, dernier fleuron d’un photojournalisme qui périclite ?”

Image Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commerciale blentley et PaternitéPas d'utilisation commercialePartage selon les Conditions Initiales rachel a. k.

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  • Romain le 7 juillet 2011 - 15:54 Signaler un abus - Permalink

    J’ai bien rigolé en lisant votre article… Surtout quand on voit que les deux photos utilisées sont sous licences CC…

    L’histoire de l’hôpital et de la charité, de la poutre et de l’oeil tout ça…

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  • de Selve le 7 juillet 2011 - 16:07 Signaler un abus - Permalink

    Très belle synthèse de l’état du photojournalisme et des agences photos!
    Il existe pourtant encore de petites structures, diffusant des reportages mais plus de production à part entière.

    Nous assistons au véritable virage du marché de la photo. Les structures historiques en place disparaissent.
    Certaines petites structures diffusent encore du reportage, mettant l’accent sur la qualité, comme thereportage.com. Avec un reversement du produit de la vente avantageuse pour le photographe.

    Mais peu en produisent, revenant des facto à la charge du photographe. Un monde change, cet écosystème photographique aussi…

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  • unagi le 7 juillet 2011 - 22:19 Signaler un abus - Permalink

    De quels fleurons parlez vous ?
    Faites un état prods et stocks depuis 10 15 ans.
    Analysez les offres financières depuis 10 ans, interrogez vous sur la capacité d´innovation des agences.
    Penchez vous sur les campagnes de numérisation et d´indexation. gamma ex eyedea sélocalisait indexation et traduction en chine.
    Interrogez floris de bonneville sur le produit de ses ventes en chine…
    Je comparerais assez facilement leur sclérose à celle des majors du disques.
    Photographes de moins en moins rémunérés, de moins en moins défendus, aucune vision, aucune initiative aucun sens de la valorisation patrimoniale.
    Je pourrai en faire des pages comme cela
    Des maquignons dans la révolution numérique..
    Oui le marché est plus que dur et la manne illustration aura du mal à résister à la vague amateur, sauf sur des collections créatives et innovantes.
    Que les structure photo fassent un retour sur tous leurs errements, magouilles, je m´en foutisme, aveuglement, la disparition de toute ambition photographique-
    Je plains les photographes et encore pas tous.
    C´est un milieu qui a beaucoup oeuvré ?a sa propre mort.

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  • Michel le 7 juillet 2011 - 23:57 Signaler un abus - Permalink

    Merci pour ce billet. Pour ceux que la fin de la photographie (et plus particulièrement du photojournalisme) intéresse, il y a cet excellent blog, raconté ” de l’intérieur”, ça fourmille d’articles : http://kecebolaphotographie.blogspot.com/

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  • Michel le 8 juillet 2011 - 0:01 Signaler un abus - Permalink

    Quant aux rencontres d’Arles, cette grande farce à wannabes… J’ai de la peine à retenir un gros rire sonore…

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  • balat le 8 juillet 2011 - 0:27 Signaler un abus - Permalink

    Aller demander les grecques d’Istanboul de ce qu’ils en pensent de ce volcanique Goksin Sipahioglu et de son journal VATAN (La Patrie). Il est l’un des responsables du pogrom d’Istanboul de 1956.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Pogrom_d‘Istanbul

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  • asselin le 8 juillet 2011 - 3:14 Signaler un abus - Permalink

    Parmis les petites structures resistantes, vous auriez pu aussi mentionner l’agence Vu. Qui est d’ailleurs aux Rencontres depuis bien longtemps, notamment du fait de la proximité de son mentor, Christian Caujol. Tout comme tendance floue, qui participe cette année à la programmation.

    Vous laissez penser que tout ce qui touche à la photographie de reportage va disparaitre. Non! le marché de scinde entre produits génériques et produits haut de gamme!.. Il n’y a sans doute jamais eu ayant de demande pour du reportage hait de gamme. En tout cas il y a de nombreux titres spécialisés, d’anciens devenus merdiques qui tentent de redresser la barre (match?), des lieux institutionnels où petit à petit des documentaristes comme Depardon entrent au patrimoine comme à la maison, … Seulement il fait choisir son camps: peut être que les papys n’ont pas su? Dans le fond ça fait penser à la situation dans la presse:
    -Des structures historiques devenues trop lourdes perdent leur autonomie tendit que la concurrence se redéfinit dans toutes les directions;
    -Une dépendance excessive à la presse papier d’info ou magazine (vous savez, celle qui est en train de fondre comme neige au soleil…). Il y a de nouvelles débouchées pour la photo documentaire d’auteurs, on et hors média.
    -Leur marché haut de gamme est bouffé par de petites agences qui ont elles tout misées sur l’insertion dans le milieu et le genre “reporter auteur”.

    Aujourd’hui, une bonne image de reportage, ça n’est plus (ou plus seulement) une photo choc ou scoop, ou symbole -les portables se chargent tres bien de relayer l’info, effet de réel en prime. Il y a une démarche, un travail d’auteur, un style, des questionnements plus… interdisciplinaires, … ce sont parfois des travaux longs, en forme de series et de reportages longs, des documentaristes autant que des photoreporters. Olivier Culmann, Nick Cullin, feu Christian Poveda, Stanley Green, etc…

    Je suis actuellement à Arles, et très sincèrement je pense que le milieu photographique est en train de muter à toutes les échelles. La disparition des gros rouleaux compresseurs historiques fera sûrement les choux gras d’un tas d’autres, plus votes repus…

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  • unagi le 8 juillet 2011 - 7:55 Signaler un abus - Permalink

    Je ne veux pas troller mais une tribune Qui ignore la fermeture de l´Oeil Public et remet en avant lesfossoyeurs canal historique

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  • Vincent Roux le 8 juillet 2011 - 16:19 Signaler un abus - Permalink

    À mon avis, cela ne fait plus de doute : aucun secteur de création artistique professionnelle ne pourra subsister encore longtemps quasi exclusivement des revenus de ses publications. La rapidité et le coût quasi nul de la copie numérique ont rendu ce modèle économique obsolète. Seules les mises en espace, les représentations en direct, en personne, au contact du public, et donc à échelle humaine, pourront toujours être valorisées financièrement. Le temps des vaches grasses pour les grands groupes de diffusion et leurs stars devrait en toute logique bientôt toucher à sa fin. Hadopi et consorts sont de bien piètres et dangereux outils de ralentissement de cette inévitable évolution.

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  • Fabien le 9 juillet 2011 - 2:12 Signaler un abus - Permalink

    A signaler aussi la très belle collection créative et innovante que constitue Gallery Stock (http://www.gallerystock.com), basée à New York et à Londres, qui réunit pas mal de grands noms de la photographie contemporaine (Meyerovitz, Shore, Watanabe, Kander…) et des artistes émergents. Pas de production là encore, mais un fond de qualité qui se développe.

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  • Luca le 10 juillet 2011 - 1:03 Signaler un abus - Permalink

    L’avenir du reportage photographique se fait sur internet. Le webdocumentaire est souvent un travail de photoreporter. Un article sur Owni nous en a deja parlé: http://owni.fr/2010/12/06/pom-videographie-webdocumentaire%E2%80%A6-petit-lexique-des-nouveaux-formats/

    Pas de nostalgie, svp.

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  • ATCHOUM le 13 juillet 2011 - 0:09 Signaler un abus - Permalink

    vive Réa !!!

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  • Frozen Piglet le 19 juillet 2011 - 8:52 Signaler un abus - Permalink

    Alors comme-ça on écrit sur la disparition des agences de photo en illustrant “l’article” par des photos FlickR. Vous prenez vraiment vos lecteurs pour des billes. Pas un seul témoignage de photographe. On frise le ridicule. Vous n’êtes pas mieux que les autres. Vous ne vous donnez pas la peine de faire un travail sérieux. Pitoyable.

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  • atchoum le 24 juillet 2011 - 23:36 Signaler un abus - Permalink

    moi je dis “vive Réa !!!”

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