Google siphonne à pleins tubes

Le 2 octobre 2012

La librairie en ligne de Google a débarqué aux côtés d'Amazon et d'Apple. Et reprend discrètement les commentaires des lecteurs d'autres sites marchands. Une pratique normale ou une anecdote qui cache un petit abus de position dominante ? Enquête.

Google a lancé en mars dernier sa toute nouvelle plateforme de vente en ligne : applications Android, musique, films et … depuis mi-juillet des livres numériques. Le 24 septembre, Google Play – le petit nom de la plateforme – est arrivé sur Twitter, l’occasion de chercher un peu comment est faite la partie librairie du grand magasin virtuel. À l’instar d’Amazon et Apple, le dernier né de la galaxie des géants de la vente en ligne est donc… en ligne. Avec une différence notable : sur Google Play, les commentaires et critiques des lecteurs et acheteurs sont une agrégation des commentaires publiés sur les blogs et sites littéraires ou bien sur les autres plateformes, Fnac.com comprise.

Agréger c’est le job de Google. Oui mais.

Le “métier” principal de Google c’est d’agréger les contenus pertinents – algorithme à l’appui – pour en faire quelque chose de lisible pour les utilisateurs : une barre de recherche, quelques mots et le tour est joué. Des applications, des films et des livres dans la besace du géant de la recherche sont ainsi accessibles en un clic ou deux. Sur le principe de l’Appstore, Google Play se pose donc en copie quasi conforme, les supports de lecture diffèrent, c’est tout.

Chez Google – que nous avons contacté -, on explique les objectifs :

Notre objectif est de fournir aux utilisateurs les résultats de recherche les plus pertinents et les plus exhaustifs possibles [...] et d’aider les utilisateurs à trouver des livres et d’autres contenus intéressants pour eux. Nous mettons en avant les livres qui viennent d’être publiés, mais également d’autres livres en fonction de leurs ventes, leur prix, leur catégorie, etc.

En revanche, concernant l’intégration des résultats de Google Play dans leur moteur de recherche maison, ils n’ont ”rien à annoncer de plus à ce jour”. Ce serait pourtant dommage de se priver d’un moteur de recherche si performant.

Une autre différence se situe dans la partie “Livres”. Là où Apple et son AppStore proposent aux possesseurs d’un lecteur de déposer un commentaire à l’achat, Amazon fonctionnant également de la même manière, Google Play permet – outre de déposer un petit mot aux futurs potentiels lecteurs – de lire les commentaires récupérés de Fnac.com, Babelio, Myboox et autres, pour la plupart des livres.

Les ardents défenseurs du géant de Mountain View argueront que Google reste fair play en ajoutant à la suite des commentaires ainsi “récupérés” un lien “avis complet” renvoyant ainsi vers les autres sites marchands. Dans le cas présent, Google se sert donc du nombre de commentaires – les extraits sont parfois denses et permettent de se faire une idée précise de la qualité de l’ouvrage – pour vendre sa soupe lui-même. Deux exemples : Flammarion n’y figure pas encore et est “en cours de négociations” selon Florent Souillot, responsable du développement numérique chez Flammarion et Bragelonne s’est retiré de leur catalogue.

Les commentaires provenant de sites soit marchands, soit agrégateurs de critiques de lecteurs en partenariat avec d’autres plateformes, il y a là un “petit hic” : Quelle équation préfère le lecteur ? Un clic + un clic + un clic + un clic = achat ou un clic + un clic = achat ? Pourquoi acheter un livre en quatre étapes quand on peut le faire en deux ? Le nombre de commentaires sur la page de Google Play attestera de la qualité du livre, les extraits des commentaires élogieux ou assassins sont là pour ça.

Maxime Coupez, senior project manager chez faberNovel, explique le problème posé par l’agrégation des commentaires :

Le tunnel d’achat commence avant d’arriver sur le site, une recherche sur Google par exemple. Google valorise le contenu exclusif, donc le fait que Google Play agrège les commentaires des autres sites, ça brouille le référencement de ces sites sur Google. Le problème se pose dès le référencement sur le moteur de recherche.

Dans la majorité des cas, pour Coupez, “quand les utilisateurs viennent sur Google Play, ils n’y viennent pas pour les commentaires mais pour le service [l'achat de livres, NDLR].” Mais un certain nombre d’études montrent “qu’ils permettent de mieux vendre, en tant que contenu qui rassure l’acheteur et l’utilisateur, même s’ils sont négatifs”. Plus il y a de commentaires et plus le site marchands peut vendre, peu importe d’où viennent les commentaires.

Partenaires particuliers

Concernant les sites “utilisés” par Google Play, on pourrait s’imaginer qu’ils sont au courant. De fait, certains le sont par hasard quand d’autres l’apprennent au cours de notre conversation au téléphone. Pourtant, l’un des porte-paroles de Google précise :

La description des livres est fournie par l’éditeur. Les commentaires des lecteurs proviennent de utilisateurs de Google Play ainsi que d’utilisateurs d’autres sites partenaires.

Partenaires ? Contacté par Owni, Pierre Timmermans, propriétaire du site Critiqueslibres.com, explique :

Nous sommes en partenariat avec Amazon déjà, n’importe qui peut plus ou moins l’être d’ailleurs, mais pas avec Google, qui ne nous a pas contacté non plus.

Amazon rapporte un nano-pactole pour cette association sans but lucratif (ASBL) : tout lecteur arrivant sur Amazon par Critiqueslibres.com permet aux bénévoles de toucher ”200 euros en moyenne et 400 euros les bons mois en fin d’année, c’est 3 à 8% en fonction du montant des achats sur le site”.

Guillaume Teisseire de Babelio – en partenariat avec Amazon, ce qui pour lui ne semble pas incompatible – estime que ça ne le dérange pas : ”nous étions sur Google Books déjà, donc c’est un peu une déclinaison. En plus ce n’est pas l’intégralité des commentaires qui est intégrée.”

Le pari de Babelio ? Permettre que cet échange leur apporte du trafic, à la manière du moteur de recherche Google. En revanche le choix d’Amazon ressemble plus à un choix stratégique sans visée purement financière :

Notre partenariat avec Amazon n’existe pas pour des raisons financières mais parce qu’ils nous ouvrent l’accès à toute leur base de données, de couvertures et de résumés. Gratuitement. C’est pas un choix business. On n’a pas vocation à envoyer vers Amazon. Pour la Fnac c’est plus problématique mais nous, si nos commentaires tronqués sont référencés sur Google Play et qu’Amazon perd de l’argent, ça ne nous change rien. La seule chose c’est qu’Amazon m’empêche de faire des liens vers d’autres libraires, des indépendants par exemple.

Le problème se situerait davantage entre les sites marchands entre eux. En atteste l’échange qu’Owni a eu avec David Pavie, directeur Hachette des sites grands publics – Hachette est propriétaire de Myboox dont les commentaires sont également repris par Google Play :

Le problème ne concerne pas seulement Myboox mais tous les éditeurs de contenus qui cherchent à avoir du trafic. Nous pourrions perdre des ventes, oui, mais c’est très difficile à mesurer. Et surtout ça ne créé pas une fuite de Myboox vers Google Play, plutôt l’inverse, de Google Play, un commentaire peut être lu ensuite en entier sur Myboox. C’est une contrepartie : ils renvoient du trafic chez nous en intégrant nos commentaires.

Problème, Myboox est sous contrat d’affiliation avec Mollat et les achats effectués sur Myboox sont autant de commandes pour celle qui était, en 2006, la première librairie indépendante en chiffre d’affaires et titres en rayon.

La tactique du gendarme

Le moyen pour Google de récupérer les informations ? L’insertion de rich snipets ou micro data, pour laquelle les sites ont été fortement incités par Google et les autres. “L’inconvénient c’est que nous ne savons pas ce qu’ils font du contenu récupéré” explique David Pavie. Qui exprime surtout le piège dans lequel les sites se sont enfermés :

Personne ne peut se passer de ça. Les termes du marché sont imposés par Google et c’est difficile de faire sans.

Le marché imposé par Google, le trafic vers les sites comme grandes batailles, mais alors les liens des commentaires permettraient-ils à Google de se dédouaner et d’envoyer du trafic vers les sites desquels les commentaires proviennent ? “Ils ne vont pas aller cliquer sur les commentaires, parce que ce n’est pas le but et à partir du moment où ils sont rentrés sur le site de Google, ils n’en ressortiront pas” assène Maxime Coupez de faberNovel.


La Fnac que nous avons contactée avec des questions précises en milieu de semaine dernière n’est pas – encore ? – “revenue vers nous”.

Image par Kalexanderson (CC-byncsa) remixée par O.Noor pour Owni

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  • gasche le 2 octobre 2012 - 10:29 Signaler un abus - Permalink

    La formulation « tout lecteur arrivant sur Amazon par Critiqueslibres.com permet aux bénévoles de toucher ”200 euros en moyenne et 400 euros les bons mois en fin d’année [..]” » est maladroite, puisqu’elle dit que chaque lecteur rapport 200 euros à Critiqueslibres, alors que vous voulez dire, j’imagine, que l’ensemble des lecteurs redirigés rapportent en moyenne 200 euros par mois.

    Par ailleurs il me semble qu’il y a une problématique importante dans le traitement de ces questions qui n’a pas été abordée : les commentaires des utilisateurs appartiennent-ils vraiment aux sites qui les hébergent ? Il y a une question de droit (que disent les conditions d’utilisation d’Amazon là-dessus, et est-ce compatible avec le droit français ?), il me semble que, du point de vue de la plupart des commentateurs, le commentaire est là pour l’œuvre commentée, et pas pour le site. Quand j’écris un commentaire construis sur Amazon c’est parce que j’ai envie d’exprimer mon avis sur un livre (par exemple) acheté, et que je veux partager cet avis avec le plus grand nombre pour les aider. Pas pour aider Amazon en particulier ou leur “donner” quelque chose (même si ça pourrait arriver chez des gens reconnaissant des bons services fournis). En supposant que c’est effectivement le raisonnement de la grande majorité des commentateurs, reprendre les commentaires et les diffuser plus largement entre parfaitement dans cette optique, et c’est même une bonne chose.

    Alors certes, aujourd’hui Amazon, la Fnac et compagnie tirent un avantage financier de ces commentaires (ils sont là donc les gens viennent les lire, puisque ça apporte beaucoup à l’expérience du choix, et donc ils achètent souvent sur ces sites). Mais sont-ils pour autant légitimes pour décider de l’utilisation que les autres acteurs du web en font ?

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    • Jerome le 2 octobre 2012 - 16:09 Signaler un abus - Permalink

      Les commentaires postés sur un site appartiennent au site. De la même façon que tout ce que vous postez sur Facebook leur appartient. C’est pas forcément moral, mais c’est comme ça.

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  • Samsam le 2 octobre 2012 - 14:06 Signaler un abus - Permalink

    Une remarque d’ordre stylistique :
    - Asbl signifie association SANS but lucratif (et non A but lucratif).

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  • plop le 2 octobre 2012 - 16:47 Signaler un abus - Permalink

    J’ai toujours trouver très contre-productif que les commentaires sur un produit soit réparti sur un tas de site. Tout rassemblé sur un point unique a beaucoup de valeur pour le consommateur. De plus, un acteur comme google aurait les moyens de détecter les “faux commentaires”.

    Il “suffirait” que google mette à disposition ses commentaires rassemblés à tous les autres sites.

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    • sylvain le 4 octobre 2012 - 14:08 Signaler un abus - Permalink

      C’est un peu ce que vous faites quand vous ajouter un “like” facebook sur une page ou un produit à partir d’un autre site. Ces informations sont ensuite accessibles à votre réseau sur facebook ainsi que sur la page en question. Ces recommandations ont d’autant plus de valeur aux yeux de vos lecteurs qu’elle sont issues d’une connaissance voire d’un proche.

      twitter, disqus.com sont d’autres exemples de projets qui vont dans ce sens.

      En revanche ce n’est pas forcément une bonne idée puisque :
      1) l’entreprise qui possède ces commentaires peut ensuite en faire ce qu’elle veut
      2) ca ne semble pas être dans l’esprit de décentralisation qui est au coeur d’internet

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  • Jérôme B le 3 octobre 2012 - 11:03 Signaler un abus - Permalink

    A la lecture de votre article, je vais faire un tour sur Google Play, en cherchant le dernier livre que j’ai lu, et je lis des commentaires incompréhensibles … car parlant d’un autre livre (du même auteur tout de même) !

    Vive l’agrégation automatique !

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  • Pierre Timmermans le 5 octobre 2012 - 9:54 Signaler un abus - Permalink

    Comme le dit Gasche, c’est +- 200 euros par mois que rapporte Amazon, ce qui pour nous est beaucoup. Il faut dire que les gens achètent sur Amazon pas uniquement des livres, et qu’ils passent par critiqueslibres.com par sympathie.

    La vraie valeur d’un site comme critiqueslibres.com, c’est que les utilisateurs réguliers se connaissent, il y a des goûts partagés, des échanges qui se font. Pas sur que Google play puisse offrir ce service.

    Un autre win-win qui ressort de votre article, c’est le partenariat avec Amazon. On envoie des clients chez eux (chaque couverture qui vient d’amazon renvoie vers amazon via un lien), et pour nous, en étant partenaire, on a accès à la base de données d’amazon via un web service (ce qui permet de rapatrier les couvertures, le prix, etc.)

    Cependant, malgré l’intérêt évident pour nous (c’est les commissions d’amazon qui paient l’infrastructure du site), on est un peu dans une situation schizophrènique. En effet, sur critiqueslibres.com, on voudrait promouvoir la littérature. Or, en privilégiant amazon au détriment des libraires indépendants, il est évident qu’on ne favorise pas l’édition de qualité ou l’avant-garde littéraire contemporaine, ni la petite édition.

    Autre point qui m’attriste, c’est de constater la différence de moyens entre Amazon et la Bnf. Les deux organismes possèdent une base de notices bibliographiques incroyablement riche, mais la ou Amazon la met à disposition avec des web services modernes, la Bnf propose un vieux protocole et ne peut pas fournir les notices récentes. Bref, il est évident que les moyens financiers ne sont pas comparable et que la privatisation (à une société américaine) de ce genre de service me fait peur. Mais bon, je suis un de l’ancienne école qui aime le service public :-)

    Sur le fond, je n’aime pas les agrégateurs, je crois que des sites spécialisés ou les gens se connaissent ont beaucoup plus de valeurs. Cependant, comme pour Amazon, c’est Google qui amène le trafic vers critiqueslibres.com. Et puis ils sont les spécialistes aussi pour faire des modèles “win-win”, comme avec adSense ou Analytics. Bref, ce n’est pas simple

    Pierre

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