La Bavière monnaie comme elle veut

Le 1 septembre 2011

En Bavière, une monnaie alternative, le Chiemgauer, remplace l'euro dans certains échanges. Pour inciter à la consommation, le Chiemgauer perd progressivement de sa valeur s'il n'est pas dépensé.

Christophe Levannier dirige une entreprise à Traunstein, en Haute Bavière. Parmi ses clients, beaucoup de locaux. Par exemple, le meunier du coin. Il le connaît bien et, surtout, il peut le payer, non pas en euros, mais en Chiemgauers. Lui-même dispose de Chiemgauers puisque le boulanger de Traunstein achète maintenant sa farine chez lui, en Chiemgauers évidemment.

Depuis 2003, le boulanger accepte aussi que ses clients le paient avec cette monnaie locale. Dès lors, Levannier et d’autres habitants de Traunstein vont chercher leur pain chez lui et non plus au supermarché Lidl.

“Si la monnaie arrête de circuler, c’est la mort du système”

La monnaie est tellement enracinée dans nos vies, dans notre culture et dans notre histoire, que l’on ne s’interroge même plus sur son utilité. Pourtant, à l’heure de la crise financière et alors que l’avenir même de la monnaie européenne est incertain, il semble opportun de revenir sur la raison d’être de la matière première de l’économie. Selon Bernard Lietaer, économiste et spécialiste de la monnaie, la monnaie n’est rien de plus qu’un accord, au sein d’une communauté donnée, sur un moyen d’échange et de paiement.

Christophe Levannier, responsable du Chiemgauer dans la ville de Traunstein, en Bavière, préfère, pour sa part, filer la métaphore :

La monnaie dans notre système économique, c’est comme le sang dans le corps humain : si elle s’arrête de circuler, c’est la mort du système.

Quoi qu’il en soit, la masse monétaire mondiale n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui. Cette abondance contraste avec la pénurie constatée au jour le jour. On a l’impression que la monnaie ne circule plus et elle fait défaut à beaucoup : les jeunes, les retraités, les enfants, les mères de famille, les artistes, les ouvriers, la veuve de Carpentras… La liste est interminable.

Le Chiemgauer circule trois fois plus vite que l’euro

Alors, que faire? Les créateurs du Chiemgauer, monnaie alternative bavaroise, ont élaboré leur propre définition d’une monnaie régionale après 8 ans d’expérience :

Il s’agit d’un système monétaire valide dans une région définie, suffisamment étendue pour mettre en place un circuit économique qui subvient à 50 % des besoins de la population locale.

En Bavière, quelques personnes se sont mises d’accord en 2003 pour créer un nouveau système monétaire. Le problème de la parité a été vite résolu, explique Christophe Levannier:

1 Chimgauer vaut 1 euro. Nous avons choisi de nous baser sur la valeur de l’euro pour que les commerçants ne soient pas contraints de changer tous leur prix. Au marché, on peut donc acheter 1 kilo de prunes pour 3 euros ou pour 3 Chimgauers.

Le Chiemgauer, c’est aujourd’hui environ 2000 consommateurs réguliers et 600 entreprises et associations. La masse monétaire s’élève actuellement à 500 000 Chiemgauers. Particularité: la vitesse de circulation est trois fois plus élevée que pour l’euro.

Attention, le Chiemgauer ne remplace pas l’euro, mais le complète. Nous ne cherchons pas à cloisonner notre économie ou à promouvoir le protectionnisme, mais bien à redynamiser notre économie et notre emploi à niveau local.”

Une monnaie bien réelle

Il existe des coupures de 2, 5, 10, 20 et 50 Chiemgauers.

Chaque personne qui souscrit au système reçoit une carte de crédit Chiemgauer liée à son compte en banque traditionnel. Muni de sa carte, le consommateur peut retirer des billets dans un bureau de change muni du terminal ad hoc. Dès qu’il prélève des Chiemgauers au bureau de change, son compte est débité en euro.

A Traunstein, il existe plusieurs bureaux de change, la plupart sont des commerçants. “Pour nous, c’est une manière de fidéliser le client, parce qu’une fois qu’il sait qu’on accepte le Chiemgauer, il revient chez nous”, raconte l’un d’eux, vendeur de produits naturels. “Les Chiemgauers que je gagne en vendant, je les redépense à mon tour localement, tant pour ma consommation privée que pour payer mes fournisseurs.”

“Le Chiemgauer peut servir à des transactions plus importantes, à des paiements business to business”, ajoute Christophe Levannier. “S’ils le souhaitent, les gros utilisateurs peuvent ouvrir un compte en banque en Chiemgauer -même si sur les extraits, la devise indiquée reste l’euro- pour effectuer leurs échanges et paiements sans devoir manipuler trop de billets.”


Une “monnaie fondante”

Une chose essentielle distingue le Chiemgauer de l’euro : un taux d’intérêt négatif. Tous les trois mois, les billets de Chiemgauer perdent 2 % de leur valeur. Dans le jargon, ce mécanisme correspond au principe de “démurrage” des “monnaies fondantes”. En d’autres mots : le consommateur n’accumulera pas sa monnaie puisqu’elle perd de sa valeur dans le temps.

Pour changer ses Chiemgauers en euros, il faudra concéder 5 % du montant de la conversion à l’association Chiemgauer e.V. Donc pour terminer avec 20 euros, il faut changer 21 Chiemgauers.

Ce taux négatif nous garantit le maintien de la monnaie en circulation. C’est donc tout le contraire de l’euro qui ne perd pas de valeur et qui incite toujours à l’épargne“ remarque Christophe Levannier.

Le samedi matin, sur la place principale de Traunstein (18 000 habitants), le marché bat son plein. D’un stand à l’autre, les commerçants sont plutôt enthousiastes : environ la moitié accepte le Chiemgauer. Les autres ne sont pas du coin et ne pourraient pas redépenser l’argent assez vite.

La boulangère :

Pourquoi est-ce que j’accepte le Chiemgauer? Pour faire tourner notre économie locale. Avec cette monnaie, l’argent reste chez nous. Les gens achètent des produits de la région et non plus dans les grandes surfaces.”

“Les personnes qui refusent le Chiemgauer ont peur que le système soit compliqué et qu’ils ne s’y retrouvent plus. Mais ils ne l’ont pas essayé ! “ conclut Christophe Levannier.

Le Chielmgauer ne sert pas seulement à payer ou être payé. Son utilisation est aussi à la base d’un nouveau système de solidarité. L’argent généré par les taxes sur le Chiemgauer (les 2% de taux négatif et les 5% de conversion) va directement à des projets associatifs. À son inscription, chaque utilisateur désigne une association locale qui devient son bénéficiaire.

Cette dimension altruiste joue souvent le rôle de déclic. “Un parent d’élève souhaite soutenir le club de basketball de l’école : il souscrit au Chiemgauer et choisit le club de son fils comme association bénéficiaire. Petit à petit, d’autres parents emboîteront le pas et bientôt, le club peut s’acheter des équipements grâce au Chiemgauer !”

…”Und Geld bekommnt Sinn”. Littéralement : “Et l’argent prend tout son sens”, c’est le slogan de la banque GLS, la première banque allemande axée sur le social et l’écologique, partenaire de l’association Chiemgauer.

__

Retrouvez la BD augmentée d’OWNI sur les monnaies alternatives

Billet initialement publié sous le titre “Une autre monnaie que l’Euro est possible” sur MyEurop

Illustrations: Flickr CC PaternitéPas d'utilisation commerciale live w mcs / PaternitéPas d'utilisation commercialePas de modification _Teb / Paternité antwerpenR

Laisser un commentaire

  • Galuel le 1 septembre 2011 - 8:52 Signaler un abus - Permalink

    “monnaye comme elle veut… basée sur l’euro”… mpfff… Pardonnez leur car ils ne savent pas ce qu’ils font…

    Détruisez une pyramide, les architectes se proposant d’en créer de nouvelles afflueront…

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Veig le 1 septembre 2011 - 8:59 Signaler un abus - Permalink

    Et voilà comment une doctrine opposée à celle qui a régi le mark depuis les années 30 puis l’euro depuis sa création, est mise à l’honneur aujourd’hui : même les allemands constatent que la peur irrationnelle de la dévaluation et la doctrine de la monnaie forte ne favorisent que les rentiers, et freinent l’activité économique en général.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Médard le 1 septembre 2011 - 9:28 Signaler un abus - Permalink

    je n’avais pas compris d’après le titre que ça causait d’une monnaie locale ;-)

    expérience intéressante, donc… je crois bien qu’il y a des expériences du même type (monnaie “fondante”) en France !

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Blur le 1 septembre 2011 - 11:28 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour !

    Merci de détailler comment la monnaie fond : au moment où on la rechange en euros ? Chez les commerçants ? (Mais alors ils devraient avoir des prix en chimgauers 2009, 2010)
    Je ne vois pas comment s’articulent la parité chimgauer-euro et le côté fondant.

    Merci d’avance pour le complément d’explication.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Frag le 1 septembre 2011 - 11:31 Signaler un abus - Permalink

    Ils se vantent d’une manoeuvre non protectionniste ?! C’est un peu nous prendre pour des idiots, le premier commentaire qui apparaît le montre clairement en disant que c’est pour faire tourner l’économie locale. Le fait que les marchands qui ne sont pas locaux et n’acceptent pas cette monnaie montre également à quel point cette initiative est égoïste. Développons ce genre de démarche et ont va se retrouver avec pleins de monnaies différentes et une incapacité à commercer entre région (et je parle même pas entre pays). C’est sûr les éternels optimistes y verront une tentative de contre-mondialisation mais à court terme ça nous fait retourner au moyen-âge.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Louise Culot le 1 septembre 2011 - 12:31 Signaler un abus - Permalink

    La crainte du protectionnisme est compréhensible.
    Une remarque toutefois pour éviter de dériver dans une critique peu constructive -et dans un discours anti-Moyen Âge qui n’a rien avoir avec cette initiative : même si tous les habitants de la région adoptaient le Chiemgauer, le système n’engloberait qu’environ 30 % de tous les échanges économiques.
    Il ne s’agit pas de remplacer une monnaie unique par une autre monnaie unique mais de promouvoir la diversité monétaire, comme ce fut le cas dans certaines régions d’Europe pendant le Moyen Âge central et en Egypte antique.

    Ceci dit : avoir envie d’une pomme bavaroise au lieu d’une néo zélandaise, c’est être égoïste ?

    Pour davantage de lecture sur la possibilité d’une écologie monétaire :
    http://www.lietaer.com/

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Arnaud le 1 septembre 2011 - 13:52 Signaler un abus - Permalink

    J’ai été pris d’un doute en lisant ces deux phrases dans cet article :

    - “Il existe des coupures de 2, 5, 10, 20 et 50 Chiemgauers.”

    - “Au marché, on peut donc acheter 1 kilo de prunes pour 3 euros ou pour 3 Chimgauers”

    Ouai ? Comment on fait pour payer 3 Chimgauers s’il n’y a pas de billet de 1 ?

    Je viens d’aller sur le site officiel de “Chiemgauers” (www.chiemgauer.info). Notez qu’il existe aussi un billet de 1 Chiemgauer.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Ulfo25 le 1 septembre 2011 - 19:20 Signaler un abus - Permalink

    Au pire Arnaud tu paye 5 et le commercant te rend 2 ce qui te fait payer 3 (5-2 = 3). Mais dnas le principe tu as raison et ça prouve ton intérêt.
    Pour ma part je trouve le système monétaire (quelque soit le système ayant cours £,$ ou € par exemple) assez biaisé ce qui le rend aliénant pour nos sociétés.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Sébastien le 1 septembre 2011 - 20:45 Signaler un abus - Permalink

    Je trouve ces initiatives de monnaie locale très intéressantes et très importantes. Elles ouvrent l’esprit des gens vis à vis de l’argent qui peuvent alors (et enfin) commencer à se poser des questions sur ce que consommer, épargner, prêter et donner signifient. C’est aussi un avertissement très sérieux pour le système global en place, très inégalitaire et qui a perdu depuis longtemps sa dimension humaine. Oui à plus d’ouverture d’esprit… ne négligeons pas les initiatives existantes qui nous donnent de l’avant, au profit des institutions présentes qui nous tirent vers le bas.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Felipe le 1 septembre 2011 - 22:04 Signaler un abus - Permalink

    Lapin :
    - qui émet les billets ?
    - est-ce que les différentes taxes et impôts qu’exigent de percevoir le land de Bavière, l’état fédéral et autres sont toujours perçus ? (TVA, sur le revenu ou le CA, etc)

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Paul le 1 septembre 2011 - 23:33 Signaler un abus - Permalink

    Voilà un bon moyen pour les Etats de réduire leur dette en se finançant sur la circulation de la monnaie, elle même forçée par la dépréciation.Vicieux. J’attends la Une de Libé…

    De plus, on voit bien que l’argument principal de l’utilisation côté commerçant est le fait que les gens achètent locaux. Le protectionnisme devient donc une réaction, même s’il n’est intentionnel.

    Le problème est que ce système, par son mécanisme de fonctionnement, ne vient que corriger une monnaie sur évaluée au vu de la situation des pays la concernant.

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Thib le 2 septembre 2011 - 14:02 Signaler un abus - Permalink

    Juste signaler que des initiatives comme celle existent également en France à Grenoble avec le Sol (monnaie sociale et solidaire http://www.alpesolidaires.org/comite-local-sol-grenoble) un peu sur le même principe. Et ça marche assez bien… je crois

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre
  • Scoppeniche le 5 septembre 2011 - 16:25 Signaler un abus - Permalink

    Les monnaies locales décollent aussi en France et notamment en Rhône-Alpes où le SOL a été précurseur.
    http://bit.ly/pk9qlp

    • Vous aimez
    • Vous n'aimez pas
    • 0
    Lui répondre

Derniers articles publiés