Femmes et Révolutions

Le 10 mars 2011

De Rome au Caire, en passant par Tunis et la France de 1789 les femmes ont toujours eu un rôle central dans les révolutions gagnant peu à peu leur émancipation.

Ndlr: Billet publié sur owni le 17 février 2011. Rendez-vous le 22 mars pour la Nuit-Sujet Owni/Radio Nova sur le thème “Dégage” autour de la mise en réseau du monde et de son impact politique global.

Basta Berlusconi !

Dimanche 13 février, des milliers d’Italiennes sont descendues dans la rue contre leur Premier ministre, dont l’interminable « saga priapique » renvoie une image virile du pouvoir et réduit les femmes à des objets sexuels.

Cette manifestation remet en cause les idées reçues sur la place des femmes dans la société européenne, mais pas seulement. S’inspirant des « Ben Ali, dégage ! » et des « Mubarak, dégage ! », criés depuis plusieurs semaines par les femmes tunisiennes et égyptiennes, les Italiennes démontrent que depuis quelques semaines, les modèles politiques et sociaux ne circulent plus dans le même sens par-delà les rives de la Méditerranée.
Les mouvements qui secouent la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie mais aussi la Jordanie et le Yémen incitent à revoir les clichés occidentaux sur la sujétion des femmes dans les pays arabes.

Remise en cause de la domination masculine

Dans l’histoire, les crises, en particulier les guerres et les révolutions, ont souvent engendré une remise en cause de la domination masculine. La vague révolutionnaire qui secoua l’Atlantique il y a deux cents ans fut en grande partie animée par des femmes souvent privées de tout droit. Elles y gagnèrent un peu, espérèrent beaucoup mais virent la parenthèse se refermer après les premiers moments d’enthousiasme. Pour les femmes, les révolutions américaine et française du 18e siècle se finirent en queue de poisson.

Aux Etats-Unis, aucune des nouvelles constitutions d’Etat ne leur accorda le droit de vote, sauf au New Jersey… jusqu’en 1807.
En France, on voulut terminer la révolution en imposant une nouvelle barrière des sexes : après thermidor an II (juillet 1794), le citoyen modèle sur lequel on entendit reconstruire la société était le père de famille et le bon mari. Depuis quelques jours, certaines Egyptiennes paient le prix fort pour s’être, pendant quelques jours, émancipées des conventions sociales.

Certaines formes de mobilisation féminine du “printemps arabe” semblent révéler des invariants intemporels. Comme les Françaises des journées d’Octobre 1789, une partie des femmes du Maghreb se sont mobilisées contre le prix du pain. Comme les patriotes américaines qui rejoignaient les campements de l’armée révolutionnaire pendant la Guerre d’Indépendance entre 1775 et 1783, certaines Cairotes se sont employées à soigner les blessés de la place Tahrir.
Aux yeux des hommes, ces actions sont rassurantes : les femmes de tout temps et de tout pays sont ainsi réduites à des vertus nourricières et curatives, associées à l’ « éternelle » fonction maternelle.

De ce point de vue, ce qui se trame en Tunisie ou en Egypte est radicalement différent. Celles qui prennent la parole à Tunis, Le Caire, Suez ou Alexandrie, vivent certes sous le joug de la domination masculine. Mais elles ne sont pas les femmes du 18e siècle, qui étaient totalement privées de droits. N’en déplaise aux visions occidentales, les Tunisiennes et Egyptiennes ont vu leur statut lentement s’améliorer depuis les années 1920, en partie depuis les mobilisations féminines de la « première révolution » égyptienne de 1919.

Plus alphabétisées que les femmes du Siècle des Lumières, diplômées, plus politisées mais aussi plus intégrées à la société civile, beaucoup de maghrébines, encadrées par des associations comme l’Association des Femmes Démocrates en Tunisie ou inspirées par des avant-gardes comme Nawal El Saadawi en Egypte, ne défendent pas seulement leurs acquis. Elles revendiquent aussi le droit de participer à la vie civique et au débat politique.

Femmes et Islamisme

Faut-il voir en elles les chevaux de Troie de l’islamisme ? Le point de vue laïc et très franco-français aide aussi peu à comprendre le passé que le présent. Certes, des Vendéennes catholiques de la fin du 18e siècle aux manifestantes voilées de la place Tahrir, certaines femmes, très impliquées dans la religion et donc dans la vie sociale, se mobilisent parfois au nom de leur foi.
Pourtant, cela ne veut évidemment pas dire qu’elles ne défendent aucune opinion politique et qu’elles sont systématiquement manipulées par les « fous de Dieu ».

Comme l’indique le politologue Olivier Roy , l’évolution de la place des femmes au sein de la « société  post-islamiste » ne se réduit évidemment pas à un combat entre laïcité et intégrisme.
Si des milliers de Tunisiennes redoutent que leurs droits soient remis en cause par le retour du leader islamiste Ghannouchi, nombre d’entre elles entendent aussi pouvoir exprimer leur liberté de conscience sans subir le regard des autres lorsqu’elles portent le voile.

Jeunes ou âgées, qu’elles défilent en tête nue ou en hijab, les « Femmes du Caire », dont Yousry Nasrallah décrivait en 2010 les désirs d’émancipation dans un film engagé,ne peuvent donc être observées avec les clichés historiques ou sociaux que les experts occidentaux ont tendance à leur appliquer. C’est ce qui donne à leur mobilisation toute sa modernité.

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Publié initialement sur le blog Les lumières du siècle sous le titre : Femmes du Caire
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Crédits photos via Flickr [cc-by-nc-sa] 3arabawy, enseignantes et jeune femme sur Tahrir Square

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  • miluz le 18 février 2011 - 13:05 Signaler un abus - Permalink

    Pas trop de commentaires là :)

    Vous avez raison, les femmes profitent de toutes les révolutions. Elles en sont même à l’origine comme vous dîtes, mais pas seulement pour le pain.

    On “oublie” qu’elles sont la moitité de la population mondiale. Mais aussi qu’elles font et qu’elles éduquent la totalité.

    Il faut oser pour parler de la “minorités des femmes”, et de leur rôle dans la société. Mais ça passe par dire qu’une révolution est politique par exemple. Comme ça, l’industrie des armes peut reprendre le dessus.

    On peut toujours faire comme si. Parler de minorité en voulant dire “mineures”. Le voile islamique le permet peut-être. C’est pas sûr. Il ne les empêche pas de parler. Ni d’être intelligentes. Car comme vous dites, elles sont plus formées, informées et depuis plus longtemps que nous.

    Se moquer, ridiculiser celles qui parlent, s’en servir de potiches en les déshabillant dans les médias, en les manipulant en politique, en les empêchant d’accéder au domaine des hommes en disant qu’elles ne sont “pas intéressées”, c’est plus radical.

    Ca les ramène à la maison et au chômage sans que personne n’en parle.

    D’ailleurs, “on” en parle que lorsqu’il s’agit de sexe ou d’Islam.

    Le “on” en question, qui l’ouvre tout le temps, c’est la vraie minorité. Celle des hommes de culture occidentale de 30 à 70 ans. Et qui pour l’instant ne se voit pas.

    Notre révolution à nous, c’est celle de la calculette.

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  • Chrisss le 18 février 2011 - 17:03 Signaler un abus - Permalink

    La révolution ne se fera pas sans les femmes. C’est pas de moi mais de James Ellroy…
    Et la démocratie qui avance, dans tous ces pays, va modifier fondamentalement et faire avancer le statut des femmes.
    Nue tête ou pas, la question n’est pas (n’est plus) là!

    Sur le thème “femmes de la Révolution”, Anselm Kiefer, plasticien réputé comme actuellement le plus célèbre de son vivant (cf. artpress) a créé une très belle installation visible sur cette video (perso)
    http://www.youtube.com/watch?v=j0caEwwEwdE

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  • Julien le 10 mars 2011 - 21:39 Signaler un abus - Permalink

    Eh c’était mon prof d’histoire moderne le semestre dernier ! Vachement chouette d’ailleurs :)

    Et vous, ça va ?

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  • meg le 11 mars 2011 - 6:41 Signaler un abus - Permalink

    Egypte: Lettre à Nicolas Sarkozy

    Le Caire, 9 mars 2011.

    Monsieur le Président,

    Nous nous réveillons ce matin nos corps et nos esprits encore endoloris des coups, des humiliations et des insultes ignominieuses de la journée d’hier, Journée Mondiale de la Femme.

    Un millier de femmes, surtout, et d’hommes s’étaient réunis place Tahrir pour venir offrir et rappeler leur soutien total à l’élan démocratique qui secoue le pays depuis le 25 janvier 2011.

    Le groupe avait établi, tout simplement, une liste de demandes basiques conformes aux articles de la déclaration universelle des Droits de l’Homme. Cependant, ces demandes universelles, prononcées et soutenues par des femmes ont déchaîné sur elles les foudres de l’enfer.

    A peine arrivé place Tahrir, des hommes, pourtant des manifestants pour la démocratie, se jettent sur un petit groupe d’hommes et de femmes qui portent des tracts et des bannières. Ils lisent quelques tracts et, leur lecture à peine terminée, se métamorphosent en bêtes sauvages: “JAMAIS! Vous entendez?! JAMAIS une femme ne sera présidente! Hé! Tout le monde! Venez voir ça! Il faut brûler ces papiers maintenant! Il faut brûler! Brûler!”.

    D’autres s’interposent et conduisent le petit groupe dans une tente au milieu de la place. Celle-ci s’appelle “la tente des organisateurs de Tahrir”. Le chef de la tente, que tous appellent “le docteur”, vient lire les tracts. Il tient un discours qui n’est nul autre que le vôtre, Monsieur Sarkozy. Aussi n’est-il pas la peine que je vous traduise ici les propos du “docteur” au sujet de la Journée Mondiale de la Femme, mais que je vous rappelle ceux-ci: “C’est sympathique, il faut le faire, enfin parfois il faudrait qu’on se concentre sur l’essentiel”.

    Avant de revenir sur votre déclaration, je voudrais vous faire le récit de cette journée d’horreur.

    La manifestation s’est formée au pied du Muggamaa, un bâtiment administratif situé place Tahrir, devant lequel se trouve une esplanade. Un groupe de femmes et d’hommes tiennent des affiches et scandent des slogans sur l’égalité des femmes et des hommes, la place de la femme dans la vie politique et la vie en générale, une législation et une constitution qui garantissent les droits et les libertés de chaque citoyen, quelque soit son sexe, son origine, ses croyances religieuses… En somme, le b-a, ba d’une démocratie digne de ce nom.

    A peine 30 minutes plus tard, se forme une contre-manifestation d’hommes. Extraits: “Rentrez nous faire à bouffer”, “La constitution ne sera pas laïque”, “Quoiqu’il arrive, on va vous baiser! On va vous baiser!”.

    Les manifestantes et manifestants de l’autre bord, redoublent d’ardeur et répondent aux provocations, suscitant l’excitation elle aussi redoublée des contre-manifestants qui décident alors de charger. Ils sont arrêtés, pour un temps, par un cordon de volontaires qui font bloc contre une violence et une furie invraisemblables.

    Puis, l’horreur absolue.

    Deux femmes, puis deux autres sont pourchassées par une horde de 150 ou 200 hommes. Tandis qu’elles tentent de s’éloigner en marchant, ce sont des centaines de mains qui leur attrapent les seins, le sexe, leur tirent les cheveux, les battent. Elles sont entourées par des hommes qui les protègent sur 500 mètres de pur cauchemar. L’intervention de trois militaires, dans les deux poursuites, est providentielle et in-extremis. Nous savions tous, dans cette bataille, que nous allions être les témoins de meurtres, de viols et peut-être des deux à la fois, là, en plein jour.

    S’en est suivie une nuit de consolation avec les victimes de cette ignomie, quatre femmes dont le courage me fait encore fondre en larmes tandis que je vous écris ces lignes.

    Non, Nicolas Sarkozy vous ne devriez pas, vous Président de la République Française, pays des Droits de l’Homme, dire en public “C’est sympathique, il faut le faire, enfin parfois il faudrait qu’on se concentre sur l’essentiel”.

    J’attends d’entendre une de ces bêtes féroces me dire aujourd’hui: “Vous voyez, même Sarkozy est d’accord avec nous”. Je sais que je vais l’entendre dire avant que la nuit tombe. Dites-moi, je vous prie, ce que vous vous voudriez que je lui réponde.

    Merci.

    Aalam Wassef

    http://crisdegypte.blogs.liberation.fr/cairote/2011/03/egypte-lettre-%C3%A0-nicolas-sarkozy-1.html

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