Nos mémoires ne valent pas un cloud

Le 17 juin 2011

L'externalisation de nos mémoires va-t-elle tuer le web? Pour Olivier Ertzscheid, il faut veiller à la survie de la sacro-sainte URL et ne pas placer tous nos espoirs dans le cloud computing massif.

Il est 19 heures dans la vraie vie. Monsieur Toumaurau habite Nantes. Il cherche à se procurer un livre. Il veut se rendre à la librairie, mais la librairie n’a plus d’adresse stable. Elle est un jour située au pied du quartier de la défense à Paris, un autre jour dans le Jura, un troisième jour à Toulouse. La librairie n’a plus d’adresse stable parce qu’elle dispose de toutes les adresses existantes. Il suffit à Monsieur Toumaurau de pousser une porte pour être dans la librairie. Il entre et cherche quoi lire. Il aimerait bien un roman de science-fiction. En rayonnage le classement par nombre de “like” a déjà depuis longtemps remplacé l’ordre alphabétique ou thématique. Monsieur Toumaurau optera pour le roman Bit.ly/Ep6bCKtt.

Pratique de ne plus avoir à retenir de nom d’auteur ou même de titre. Avec 17 000 like dont 70 en provenance de profils affichant les mêmes préférences littéraires que les siennes, Monsieur Toumaurau voit, en même temps qu’il règle 6 euros depuis son cellulaire, s’afficher sur l’écran de sa liseuse qu’il n’a que 17% de chances de ne pas aller au bout de le lecture du roman Bit.ly/Ep6bCKtt. Il commence à lire et à générer des liens sponsorisés qui, s’il s’applique, lui rapporteront un peu plus de 2 euros la semaine. Ce qui ramènera donc le prix d’achat de son roman à moins de 4 euros net. Monsieur Toumaurau est un bot, un lecteur industriel, un robot de dernière génération qui indexe en temps réel les ouvrages disponibles et génère des liens sponsorisés. Il est 19h01 sur le réseau. Monsieur Toumaurau habite Lyon.

Les 3 petites morts du web

Le web s’est construit sur des contenus, bénéficiant d’un adressage stable, contenus librement accessibles et explicitement qualifiables au moyen des liens hypertextes. Ces 3 piliers sont aujourd’hui ouvertement menacés.

  • L’économie de la recommandation est aussi une économie de la saturation. Les like et autres “+1″, les stratégies du graphe des bouton-poussoir menacent chaque jour davantage l’écosystème du web. nous ne posons plus de liens. Nous n’écrivons plus, nous ne pointons plus vers d’autres écrits, vers d’autres adresses, vers d’autres contenus. Nous préférons les signaler, en déléguant la gestion de ces signalements éparpillés à des sociétés tierces sans jamais se questionner sur ce que peut valoir pour tous un signalement non-pérenne, un signal éphémère.
  • L’externalisation de nos mémoires est devenue l’essentiel de nos modes d’accès de de consommation. L’informatique est “en nuages”. Nos mémoires documentaires, mais également nos mémoires intimes sont en passe d’être complètement externalisées. Nous avons tendance à oublier l’importance de se souvenir puisqu’il est devenu possible de tout se remémorer.  Les contenus sont dans les nuages. Ils ne nous appartiennent plus, ils ne sont plus stockables. La dématérialisation est ici celle de l’épuisement, épuisés que nous serons, demain, à tenter de les retrouver, de les rapatrier, de se les réapproprier.
  • Le web ne manque pas d’espace, son espace étant virtuellement infini. Pourtant les services du web s’inscrivent dans une logique d’épuisement. Les raccourcisseurs d’URL, nés sur l’écume de la vague Twitter fleurissent aujourd’hui partout. Même la presse papier y a de plus en plus fréquemment recours. les adresses raccourcies, épuisent les possibilités de recours, les possibilités de retour. IRL comme URL, sans adressage pérenne, les digiborigènes que nous sommes se trouvent condamnés au nomadisme à perpétuité.

Saturation. Epuisement. Externalisation. Les 3 fléaux.

Big Four

Facebook, Google, Apple, Twitter sont des dévoreurs d’espace. Ils ont colonisé le cyberespace. Ils y ont installé leurs data centers. Ils y ont instauré des droits de douane. Ils ont décidé qu’il serait plus “pratique” pour nous de ne pas pouvoir télécharger et stocker un contenu que nous avons pourtant payé, qu’il serait plus pratique d’y accéder en ligne. A une adresse qui n’est plus celle du contenu mais celle du service hôte. Leur adresse. Ils ont décidé d’organiser la hiérarchie et la visibilité de ces contenus à l’applaudimètre. Ils ont décidé que nos messages seraient limités à 140 caractères. Ils nous ont contraint à passer par des adressages indéchiffrables (url shorteners) pour pointer vers un contenu.

Consentement en clair-obscur. Les choses ne sont naturellement ni aussi simples ni aussi noires. Nous avons soutenu ces projets ; nous avons peuplé ces espaces vierges ; nous avons profité des infrastructures qu’ils mettaient à notre disposition gratuitement. Nous avons emménagé librement dans ces colonies.

Retour aux fondamentaux. Le rêve réalisé de Tim Berners Lee et des autres pionniers avant lui était celui de l’infini des possibles, celui d’une écriture dans le ciel que rien n’entrave. Certainement pas le projet d’une inscription, d’une engrammation dans des nuages fermés et propriétaires.

Pour les contenus. Le droit d’avoir une adresse stable. Le droit de pouvoir y être trouvé, retrouvé. Le droit au stockage local sans lequel il n’est plus de droit de transmettre un bien (culturel) en dehors du super-marché qui l’héberge.

Que serait Sisyphe sans mémoire ? Les sociétés humaines, les “civilisations” se construisent sur de la mémoire. Sur une mémoire partagée et rassemblée et non sur des fragment mémoriels largement “partagés”, en permanence “disséminés”, épars. Le seul vrai projet pour civiliser l’internet serait d’empêcher cette priva(tisa)tion de nos mémoires, de nos mémoires intimes, de nos mémoires sociales, de nos mémoires culturelles. Des bibliothèques y travaillent, avec le dépôt légal de l’internet, avec le Hathi Trust pour la numérisation des oeuvres libres de droits, y compris même en archivant la totalité de Twitter. Elles essaient. Elles tatônnent encore parfois. Mais elles ont compris. Pas de mémoire sans archive. Pas d’oubli sans traces effacables. Pas de civilisation sans patrimonialisation pensée. Le temps de cerveau reste disponible. Le temps d’accéder à nos mémoires est compté. Nous seuls en sommes comptables. Sauf à considérer que …

… Nos mémoires ne valent pas un cloud.

<Update> Dans la guerre qui s’annonce entre les lieux de mémoire et de conservation que sont les bibliothèques d’une part, et les grands acteurs commerciaux de la marchandisation des accès mémoriels que sont les big four suscités d’autre part, il est urgent de rappeler que les premières sont dans une situation critique en Angleterre, en Espagne, aux Etats-Unis … sans parler de celles du Portugal, de la Grèce, etc … </Update>

A l’origine de ce billet :

  • L’entrevue éclairante avec Tim Berners Lee dans le dernier numéro de Pour la Science.
  • Un tweet signalant le service http://urlte.am/ qui tente, un peu à la manière du Hathi Trust dans un autre domaine, de bâtir une archive stable et pérenne des adresses raccourcies.

Billet initialement publié sur Affordance.info


Crédits photo: Flickr CC Yoshi Huang, Julian Bleecker, Biggies with Fish,

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  • Cityzen le 17 juin 2011 - 11:28 Signaler un abus - Permalink

    Une nalyse d’une grande fnesse, je plussoie (+1) sur la notion d’externalisation.

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  • J.Revers le 17 juin 2011 - 12:06 Signaler un abus - Permalink

    Ca me rapelle cette scene dans le film I Robot où Le héros a une discussion avec le PDG

    “J’ai une idée pour un de vos nouveaux spots publicitaires ! D’abord on verrait un artisan qui fabrique une chaise de ses mains, un très belle chaise. Puis on voit un robot qui en fabrique une deux fois plus vite et bien plus belle. Et ça serait marqué : “Super, on l’a bien baisé ce minus !”

    Nôtre existence est éphémère, pourquoi les liens que nous partageons ne le seraient pas?

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  • ToTo le 17 juin 2011 - 12:10 Signaler un abus - Permalink

    Marrant la censure sur un article qui parle de mémoire.
    OWNI n’aime pas la critique.

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  • cyceron le 17 juin 2011 - 13:01 Signaler un abus - Permalink

    Jolie réflexion qui se rapproche de mon billet http://www.mediaculture.fr/2010/08/28/nouveaux-medias-trop-de-memoire-ou-pas-assez/

    J’aime bien cette réflexion sur la colonisation par le vide de la recommandation : +1 et autre “j’aime”.

    Ce qui fait l’objet d’un archivage, ce qui doit être mémorisé est éminemment politique. cela relève d’un choix qui valorise certains contenus au détriment d’autres. Contenus primordiaux qui construisent notre histoire et fondent nos valeurs.

    La bataille à moitié perdue sur ce terrain entre institutions publiques (les Etats) et les géants commerciaux (Google, Facebook), est l’un des symptômes de la subordination du politique à l’économique. Il reste néanmoins en France quelques exemples de résistance comme ceux cités dans l’article ou encore : l’INA, le Geoportail, la BNF…

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  • jean jacques ganghofer le 18 juin 2011 - 2:06 Signaler un abus - Permalink

    Comme le dit si bien Cityzen , je plussoie. Cet article très aérien survole la toile d’en haut et la décrit avec des mots accessibles à tous ( les mots que j’aime, quoi).
    Le cloud, je l’ai vu venir depuis longtemps.Mais , faut-il rappeler ce que l’on retiendra de l’histoire d’Internet ?
    Tout d’abord un certain Bill Gates , excellent commercial, qui fit fortune en vendant à IBM le logiciel MS-DOS qu’il ne possédait pas. Ensuite, il imposa son fameux Windows ( inventé par Apple et piqué par notre petit génie du commerce informatique).

    Ensuite, Steve Jobs , excellent commercial de sa marque Apple, spécialisé dans les ordinateurs haut de gamme et les gadgets en tous genres.

    Mark Zuckerberg , c’est un petit, à côté de ces deux géants de la soi-disant inventivité.
    Et à présent, il paraîtrait que Facebook entrerait en bourse à hauteur de 100 milliards usd. Nawak, dirait ma petite fille….
    Le chanteur Bono, qui détient 1,5% de Facebook se retrouverait soudain avec 1,5 milliards de dollars ?
    Que va faire notre moralisateur du show-bizz avec tout çà , hein ?
    Il ne va pas conserver tout ce bel argent dans une affaire aussi foireuse qu’éphémère . Donc, il vendra ses actions , comme tous les autres, et Facebook aura enrichi encore un petit nombre de personnes, au détriment d’un plus grand nombre.
    On m’a déjà fait le coup, mais d’autres rêves, d’autres idéaux , et tant de projets très généreux qui se sont retrouvés étranglés par la corde de la bourse.
    Internet a toujours été une affaire de fric. Nous avons déjà oublié qu’il nous a coûté une crise financière à la fin des années 90. Et cette crise-là, nous l’avons tous payés d’une façon ou d’une autre ( et de façon bien réelle, cette fois).
    Le cloud , c’est la tentative suprême de reprendre le pouvoir que nous avons eu l’illusion de prendre sur le Web.
    Qui n’a pas son petit blog , sa page Facebook, Twitter, Myspace et autres.
    Pendant que nous remplissons gratuitement le Net de son contenu ( enfin, pour partie), d’autres ont trouvé le moyen de gagner de l’argent avec çà.
    Le cloud, c’est le nouveau jack-pot. Tout ce que vous voulez savoir sur votre voisin, mais pas sur vous.
    Mais n’est-ce pas un peu normal? Rien que sur OWNI , ceux qui laissent des commentaires, le font-ils sous leur véritable identité, comme je le fais ?
    Donc, s’ils se retrouvent noyés dans un nuage, après tout, ce ne sera que le prolongement logique d’une aventure de pseudos personnes exploitées par des petits malins.
    Dès le début , le Net est un Cloud.
    Et un jour, il se mettra à pleuvoir ……

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  • Michel le 18 juin 2011 - 9:23 Signaler un abus - Permalink

    Analyse intéressante. Cependant le paragraphe sur “l’épuisement” n’est pas tres clair.

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  • G. le 18 juin 2011 - 14:58 Signaler un abus - Permalink

    L’analyse faite ici est très juste et l’article très clair. Cependant, pour moi, ce problème ne vient pas des “Big four” mais des utilisateurs du réseau (auteurs et lecteurs) qui pour beaucoup ne comprennent pas les enjeux du web aujourd’hui.

    Le fait que ces utilisateurs aient renoncé implicitement à leur droit à héberger le contenu chez eux est le vrai coupable. Probablement attirés par des solutions plus simples comme youtube et les réseaux sociaux, ils ont graduellement délégué leur droit de parole à des sites plus importants.
    Ces sites ont fait de leur liberté d’expression un “contenu” qui est maintenant facturé aux autres utilisateurs (directement ou indirectement au travers de publicité).
    Voir aujourd’hui ces mêmes personnes se plaindre de ne plus avoir de contrôle sur leur petit bout d’internet me ferait presque rire si ce n’était pas aussi grave.

    En poussant la réflexion un peu plus loin, on se rend compte que les solutions sont légions. Monter un serveur web chez soi, peut-être même avec la fibre optique, n’a jamais été aussi simple ou peu chère. Personnellement je ne vois pas de meilleur alternative à l’informatique dans les nuages que celle ci, surtout pour les auteurs réguliers de contenus.
    J’invite tout ceux qui ne l’ont pas déjà fait à regarder les conférences de Benjamin Bayart, ou RMS dans un style plus éloigné, qui sont beaucoup plus éloquents que moi à ce sujet.

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