L’Internet illimité au purgatoire

Le 29 septembre 2011

L'idée de brider Internet était promise aux enfers. À en croire les opérateurs, en particulier Orange, le projet aurait été examiné le temps d'un été - le dernier. Puis plus rien. Pas si sûr, comme le montre notre enquête.

Les discussions des fournisseurs d’accès à Internet au sein de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) ouvrent la voie à la fin de l’Internet illimité. La réalité de ce projet avait été révélée en août dernier par OWNI. Malgré les démentis entendus alors, il semblerait que l’idée ne soit pas complétement enterrée.

Il y a déjà tout ce qu’il faut dans une box

L’installation d’une sonde dans les boîtiers ADSL aux millions d’abonnés, actuellement envisagée, pourrait s’apparenter à la mise en œuvre d’un plafonnement des forfaits. Permettant, au-delà d’un certain volume de données consommées sur Internet, de couper l’accès. La sonde agirait comme un compteur déguisé.

Les différents acteurs engagés dans la réflexion rejettent l’hypothèse d’une telle évolution. Sans rassurer pour autant : tous s’accordent à dire que les boîtiers des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) contiennent d’ores et déjà les technologies nécessaires pour réaliser des contrôles. Pas besoin d’une sonde en plus: un des opérateurs nous confie que la simple activation d’un programme rendrait tout de suite la box plus active… et plus intrusive.

Si le régulateur décide de mesurer la qualité du réseau français via une “sonde matérielle” placée dans le modem, il ne ferait d’ailleurs que confirmer la confession de l’opérateur. Les FAI ne vont pas changer leur matériel pour satisfaire les besoins de l’Arcep: les coûts seraient monstrueux. Si on leur confie cette tâche, c’est qu’ils ont les capacités de les endosser.

“On est certain qu’elles [les boxes des FAI] envoient des messages à l’opérateur, confirme Stéphane Bortzmeyer, qui représente l’Afnic auprès du régulateur. La question étant : quel est le niveau de détails des messages ?

La fin du best effort, la mise à mort du net

Un autre levier, plus insidieux, permettrait aux FAI de mettre fin aux forfaits illimités et non conditionnés aux habitudes de navigation des internautes.

Les données relevées sur le réseau par les opérateurs vont servir de matière primaire à l’Arcep pour définir un “niveau de qualité d’accès à Internet suffisant”. Après le paramétrage de l’outil de mesure, c’est le second pendant de la mission du régulateur.

En-deçà de ce niveau : les opérateurs pourront être accusés de ne pas remplir leurs obligations contractuelles. Au-delà, leur prestation sera supérieure à la norme: rien ne les empêche alors de demander une contribution financière à la hauteur de cet effort. C’est peu dire que la fixation de ce curseur sera au cœur d’une âpre bataille. En gardant la main sur l’outil de mesure, les opérateurs bénéficient d’une longueur d’avance dans les négociations.

D’un point de vue commercial, les FAI ont donc tout intérêt à faire en sorte que le seuil acceptable soit le plus bas possible. Le panel d’abonnements “premium” qui s’ensuivrait serait logiquement plus large, et permettrait enfin de remédier aux lourds investissements dans les infrastructures, l’argument préféré des opérateurs dès qu’il s’agit d’élever les coûts – tel Stéphane Richard, le patron d’Orange, il y a quelques jours.

Le scénario n’est pas improbable : il suffit de jeter un œil outre-Manche pour s’en persuader. Là-bas, sans complexe, un FAI appelé “Plus Net” explique qu’il différencie la qualité de ses prestations en fonction des services (voix sur IP, jeu en ligne, peer-to-peer, mail..), de l’heure et de la somme que l’abonné est prêt à engager.

Pédagogie et tableaux à l’appui, il détaille ses offres : pour l’abonnement minimal (£6.49 à £12.99 mensuels, en fonction des zones, pour un simple accès à Internet), tous les services, VoIP, moteur de recherche et mail exclus, sont systématiquement “ralentis” à “certains moments de la journée”. Le volume de données consultables, limité à 10 giga octets (Go) par mois. En payant un peu plus cher (£11.49 à £17.99 par mois), ces mêmes services (téléchargements, jeu en ligne, etc.) sont “managés”. La qualité est sensiblement meilleure mais peut être “limitée aux périodes les plus encombrées”. Le volume de données lui, grimpe à 60 Go.

A chaque usage du net, sa qualité. Et surtout son prix. Quiconque ici ne peut pas s’offrir le luxe d’être un joueur assidu. Ou un fan de série.
Cette situation, qui différencie l’accès à Internet en fonction des services est une atteinte claire à la neutralité des réseaux. Principe qui sous-tend Internet, tel qu’il s’est développé, et qui affirme que quiconque peut accéder ou développer tout type de contenu sur le réseau, sans qu’aucun ne soit discriminé.

Mais au-delà, c’est l’idéologie même du réseau qui se voit sérieusement bousculée. C’est le “best-effort”, idée selon laquelle les opérateurs font de leur mieux pour fournir à leurs abonnés le meilleur accès à Internet possible, qui est menacé. De meilleur possible, l’accès devient le plus faible possible.

Jean-Michel Planche, dont la société Witbe figure parmi les prestataires de l’Arcep pour mesurer la qualité de service, résume en ces termes:

La mesure de la qualité d’accès à Internet a tout d’une question technique. Sauf que c’est tout sauf technique. C’est stratégique, philosophique. Ce n’est pas qu’un truc d’ingénieurs et de telco, c’est aussi un enjeu de penseur, de visionnaires, de chercheurs, qui doivent se réunir et dire ce qu’ils veulent comme Internet.

Enserré dans l’enceinte de l’Arcep et visiblement abandonné aux mains des principaux opérateurs, c’est l’avenir du réseau français qui aujourd’hui débattu. En toute discrétion.

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  • Vincent le 29 septembre 2011 - 23:23 Signaler un abus - Permalink

    Et bien voilà un malheureux avenir qui se profile pour internet ! Le fait de vouloir contrôler notre utilisation d’internet n’est il pas du “flicage” ?
    Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons une chance inouïe de pouvoir en jouir de manière illimité, ce serait dommage que cela s’arrête !! Reste quand même à voir les fameuses limites (de volume) que les opérateurs veulent fixer …

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  • asselin le 30 septembre 2011 - 1:23 Signaler un abus - Permalink

    L’enjeu de l’atteinte à la “neutralité des réseaux”, dit comme cela, passe parfois pour un combat lointain de spécialistes, soutenue par une vertue idéelle, abstraite.

    La différence principale entre le développement d’internet et celui des médias traditionnels est simple: sur internet, la place et le flux sont “comme” illimités, et l’accès sans frontière. Jamais vous ne vous demandez, lorsque vous choisissez d’aller sur un site ou un autre, “quelle quantité de flux” vous allez consommer. Ce facteur est quasi nulle dans votre décision: c’est donc essentiellement pour d’autres raisons, de compétitivité, d’intérêt personnel, que vous décidez de devenir l’usager de tel site, le client de tel prestataire en ligne.

    Ce principe est fondamental dans l’économie d’Internet. Le réseaux ne viens pas perturber votre choix parmis une infinité d’offres. Vous accedez aussi facilement, et de partout dans le monde, au NYT, à Owni, au blog d’un anonyme ou à la VOD du journal d’al Jaziera. C’est l’une des explications structurelles de la croissance exponentielle des secteurs en lignes. D’ailleurs, presque tous les mastodontes de l’économie numériques sont nés il y a moins d’une douzaine d’année avec un millier de dollar de capital…

    Que ce passera t’il le jour où l’ “on” décidera que le flux est une denrée rare (ce qu’elle n’est pas réellement, il faut le marteller)? La présence des services sera entièrement dépendante de la capacité de ses promoteurs à se procurer un morceau de cette denrée, à un prix d’autant plus fort que la demande sera grande (effectivement, elle n’est pas destiné à se tarir…). Progressivement, le flux sera titrisé, découpé, revendu, échangé, et bien sûre: monnayé. Comme dans tous les médias limités en bande passante, seuls les grosses machines bien financées pourront se faire une place de choix. Le client, soumis à la contrainte d’un choix exclusif (la petitesse de ses moyens et la gourmandise de m’offrent aidant), devra choisir entre fromage ou dessert. Il choisira dont dessert en tube, car la pénurie favorise toujours l’absence de risque et la médiocrité divertissante. Caricaturalement, c’est la décision du banquier, et non plus le comportement du client final qui filtrera les usages. Plus aucune entreprise ne pourra rêver de challenger Facebook (qui lui même, avec quelques centaines de dollars et une solution intelligente, avait pu débouloner l’ambition de très gros poissons) sur le terrain des réseaux sociaux, même avec une offre supérieure en qualité: elle n’en aura simplement pas les moyens.

    Atteindre à la neutralité du net, c’est donc ni plus ni moins qu’imposer le model de la concentration industrielle à l’Internet. c’est rendre notre réseaux aussi vif et agile qu’un vieux rentier grabataire. C’est assez clair?

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  • DomC le 30 septembre 2011 - 11:03 Signaler un abus - Permalink

    Et Orange qui vend du triple-play à des abonnés qui ne peuvent recevoir guère plus que 512k …Pour Orange on considère que c’est de l’ADSL alors pas de réclamation possible. Tout le monde ne vit pas en ville.

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  • Jean-Christophe Caron le 30 septembre 2011 - 14:55 Signaler un abus - Permalink

    Bonjour,

    n’oublions pas que nous pouvons lutter contre le filtrage d’Internet et la restrictions d’accès à Internet (ce qui revient au même) avec La Quadrature Du Net (http://www.laquadrature.net/fr).

    Respect My Net (http://respectmynet.eu/) est un nouvel outils proposé par La Quadrature du Net et Bit Of Freedom pour recenser les cas de restriction d’accès à Internet.

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  • Sarah le 2 octobre 2011 - 11:22 Signaler un abus - Permalink

    C’est bien, la prochaine étape c’est de faire une white-list genre *.gouv.fr et… Ah nan rien.

    C’est quand même plaisant de bosser dans les réseaux et de savoir quoi faire :)

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  • Clovis Quinsac le 2 octobre 2011 - 11:42 Signaler un abus - Permalink

    Moi je voudrais un Internet qui soit vraiment une porte ouverte sur les savoirs. Bien sur qu’il faut surveiller pour ne pas laisser faire n’importe quoi de manière furtive ou criminelle, mais le savoir doit circuler !

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  • Birgitt le 2 octobre 2011 - 11:52 Signaler un abus - Permalink

    La bonne mesure en toutes choses est de ne pas dépasser la mesure. Comme le disait déjà au seizième siècle le philosophe italien Lavoreli ; “la mesure est de tout donner sans laisser la porte grande ouverte aux mauvais vents”. Il voulait vraisemblablement exprimer que l’accès au savoir tout être total sans pour autant transformer les choses en auberge espagnole.

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  • nikita le 2 octobre 2011 - 12:45 Signaler un abus - Permalink

    en même temps moi ca me saoule d’avoir ma connexion qui lague à cause de 4 crevards qui download comme des chiens toute la journée et que ces 4 là paient plus que moi je trouverai ca juste. Il faut arrêter de s’abriter derrière des principes idéalistes en permanence. On sait tous que les FAI sont des charognes, mais j’en ai aussi assez de voir la neutralité du net brandie comme une idéologie définitive par des béni oui oui libertaires qui tweet depuis leur iphone. Le problème d’Owni et consorts c’est aussi de tout vouloir sans contrepartie, il y a clairement un pb d’investissement en France dans les réseaux, et en attendant que la question soit résolue le minimum c’est que tout le monde ait un accès correct à Internet-, si ca doit se faire par la sanction des power user minoritaires qui crament la bande passante de tlm je dis oui. Parce que les passagers clandestins qui se cachent derrière les gds principes on les connaît, les donneurs de leçon qui se servent en douce derrière le bar on les connaît !!!

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  • Barack@frit le 2 octobre 2011 - 19:52 Signaler un abus - Permalink

    Etre libre ça n’a pas de prix, pour tout le reste il y’a l’ADSL d’OVH.
    Peace

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  • obinou le 3 octobre 2011 - 14:43 Signaler un abus - Permalink

    “On est certain qu’elles [les boxes des FAI] envoient des messages à l’opérateur, confirme Stéphane Bortzmeyer, qui représente l’Afnic auprès du régulateur. La question étant : quel est le niveau de détails des messages ?”

    Ceci dis, les modems ADSL sont encore en vente libre: Rien n’oblige un citoyen qui ne veux pas être fliqué par la box d’utiliser la box de l’opérateur.

    Alors certes il perdra la TV (quelle perte…) et la téléphonie (que chez certains opérateur, on peux accéder en SIP). Mais dans un tel cas, point de mouchards.

    C’est pour ça que les opérateurs, s’ils implémentent ce genre de chose (mouchards vivendi ou limitation de débit), le meilleur endroit c’est le DSLAM.

    Ca tombe bien, les nouvelles gammes de DSLAM Alcatel disposent de fonctions avancées dans ce domaine. Quel beau hasard ;-)

    Ca reste un gros chantier, pour les opérateurs, de changer les DSLAM. (Il y a moyen de le faire plus haut dans le réseau, mais alors les équipements coûtent plus cher car ils sont sur des liens plus rapides).

    La solution est la même: Il *faut* que TOUT LE MONDE prennent l’habitude d’utiliser des VPN, systématiquement: Dans l’idéal , le seul trafic que devrait voir les FAI serais chiffré et (relativement) anonymisé , en dehors des “services gérés”.

    Sans ça, le DPI c’est pour bientôt, quoi qu’il arrive.

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  • Anonyme le 21 janvier 2012 - 19:04 Signaler un abus - Permalink

    @Vincent

    Non, ce n’est pas du flicage, invoquer la “saturation des réseaux” c’est de fausses informations techniques ayant pour but de faire payer plus cher les abonnements. Une manœuvre dont sont coutumiers les opérateurs.
    Je cite un autre article d’owni:
    Autrement dit, dans la technologie comme dans l’économie, il y a de quoi faire en sorte que les réseaux ne soient pas saturés. On peut s’appuyer sur un cas très précis : Renater (Réseau national de télécommunications pour la technologie l’enseignement et la recherche). L’échelle est certes réduite à la communauté académique (1000 établissements) mais Renater peut être vu comme un morceau significatif d’Internet. Le budget de financement est constant depuis longtemps. Nous n’avons jamais été dans une situation de devoir l’augmenter alors que les débits ont été très fortement augmentés. Autrement dit, il n’y a aujourd’hui aucun argument technologique ou financier qui indique qu’on ne puisse pas continuer à accompagner la montée de la demande en bande passante avec les équipements actuels.

    La dernière phrase est sans appel :)
    Refusons de payer toujours plus pour ce qui devrait être reconnu comme un droit fondamental!

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  • Louise le 19 septembre 2012 - 15:17 Signaler un abus - Permalink

    On peut dire qu’internet s’est développé d’une façon si rapide que les acteurs du “marché” n’ont rien vu venir et veulent maintenant rattraper le temps perdu. Je découvre cet article avec étonnement, croyant naïvement que la liberté d’expression et de partage via internet nous était acquise, et illimité. Bon, faut dire, je pense que d’autres sont aussi étonnés que moi, nous revoilà revenus à l’age de pierre ? Rattraper le temps perdu, ce serait donc se faire un paquet de pognon et devenir accessoirement un instrument de contrôle politique. Peut-être que sur ce dernier point les politiciens ne s’étaient pas non plus rendu compte du potentiel d’internet en faveur de la liberté et du libre-échange des biens et des idées et veulent mettre en péril ces valeurs qui leur sont nuisibles. Ne nous laissons pas faire.

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